Pourquoi suis-je, ô mes Pyrénées, Attiré sans cesse vers vous, Et, riantes ou ravinées, Qu'avez-vous pour moi de si doux ?
Lorsque j'arrive de Provence A travers des champs de maïs, D'où vient que je sens à l'avance Votre odeur de gouffre et de lys ?
D'où vient qu'à vingt ans comme à douze Je suis debout dans le wagon, Dès qu'on a dépassé Toulouse, Pour vous chercher à l'horizon ?
Et sitôt qu'au béret d'un pâtre Je connais que vous approchez, Quel est ce courant d'air bleuâtre Qui m'aspire entre vos rochers ?
D'où vient que, lorsque à votre charme Je veux résister, c'est vraiment Comme si par le fer d'une arme Je rendais plus fort un aimant ?
D'où vient que pour moi, sur la terre, Il n'est d'Alpes ni d'Apennins M'attirant avec ce mystère Qu'ont les grands pouvoirs féminins ?
D'où vient qu'en Tyrol et qu'en Suisse, Où je suis allé par hasard, Il n'est pas un chamois qui puisse Me sembler beau comme un isard ?
Où donc est-elle cette force A quoi je sens que j'obéis ? Dans quelle fleur ? Sous quelle écorce ? D'où vient que j'aime ce pays ?
J'aurais pu le trouver superbe Sans le trouver aussi charmant : Quelle est, entre ses herbes, l'herbe D'où naquit cet enchantement ?
Lézard vivant ou feuille morte, Un talisman se glissa-t-il Dans l'humble butin qu'on rapporte D'une course au bord d'un péril ?
Qui de vous est une amulette, Caillou blanc où luit un mica, Pierre à l'odeur de violette, Bouquet au parfum d'arnica ?
Quels cristaux, quelles marcassites, Grands monts où je me trouve heureux, Font-ils que, né loin de vos sites, Je me sens adopté par eux ?
Effleurai-je une mandragore Dans les racines d'un sapin Quand je me rendais à Bigorre En passant par le col d'Aspin ?
Je n'ai pas l'âme montagnarde : D'où vient que vous, me retenez, Pâle ciel que le mont regarde Avec de grands lacs étonnés ?
Est-il une Circé des neiges Versant son philtre au ruisseau clair ? Où donc êtes-vous, sortilèges ? Dans l'eau, dans la terre ou dans l'air ?
Je cherche… D'où m'êtes-vous nées, Tendresses pour ce haut jardin ? — Mais dans le soir des Pyrénées, Ma mémoire s'ouvre soudain.
Dans le soir une phrase vole, Par mon père dite jadis : « Ta grand'mère était espagnole » Ma grand'mère était, de Cadix !
Ah ! je comprends montagne verte, Pourquoi, souvent, dans vos sentiers, J'ai marché d'un pas plus alerte En rencontrant, des muletiers !
Au tournant poudreux d'une route, Je comprends, quand je vous entends, Pourquoi, toujours, je vous écoute Grelots sonores, si longtemps !
Voilà pourquoi, sous les étoiles, Je vous guettais au coin des ponts, Attelages couverts de toiles, De sparterie et de pompons !
Pourquoi j'aimais voir les saccades Que l'âne imprime aux cacolets Lancer dans l'argent des cascades, Des grains de raisins violets !
Tout s'explique, — et, bal du dimanche, Pourquoi, toujours, mon cœur battit Lorsque l'espadrille était blanche Et que le pied était petit !
Je n'étais pas traître ou fantasque Quand j'aimais, dans les bruits du bal. Presque autant le tambour de basque Que le tambourin provençal.
Ce n'est pas l'odeur forestière Que je demande au sapin bleu, C'est le parfum de la frontière D'un pays dont je suis un peu.
Car l'Espagne qui me possède Et qui fait que je vais, là-haut, — Laissant en bas la brise tiède, — A la rencontre du vent chaud,
Ce n'est pas cette espagnolade Qui pendant un instant vous a Lorsqu'on mord dans une grenade Ou qu'on respire un mimosa ;
Ni la jeune espagnolerie Qui vous prend quand on lit Musset Et qu'une basquine fleurie Passe dans votre rêve… c'est
Une Espagne en mon cœur vivante Au point que, lorsqu'il bat le soir, C'est elle, à grands coups, qui s'évente De son petit éventail noir !
Donc, à ma lyre — est-ce une tare ? Mais avec fierté je le dis ! — J'ai quelques cordes de guitare : Ma grand'mère était de Cadix !
Et, ma race, tu m'accompagnes Lorsque ici je cherche, en rôdant Sur la lisière des Espagnes, Un pittoresque plus ardent.
Si j'aime un nerveux paysage, C'est que je promène sur lui Les yeux qu'avait dans son visage Celle à qui je pense aujourd'hui.
Quelques piments dans un platane, Un foulard jaune, un grand manteau, Éveillent la voix gaditane Dont parle en moi le contralto.
Et c'est pourquoi, souvent, je semble, Bien qu'immobile, voyager : Un doux fil qu'on tire et qui tremble Me relie à quelque oranger !
C'est la raison, blondes cigales, De mon goût pour les grillons bruns, Et de ces humeurs inégales Que me reprochent quelques-uns !
Mes autres aïeux voient sans haine Cette étrangère qu'il y a Dans la famille phocéenne Que je tiens de Massilia ;
Mais elle ! sa race est jalouse, Et, quand mon âme a des sursauts. Je crois bien que cette Andalouse Me dispute à ces Provençaux !
Ah ! quand je sens mon énergie Se briser en moi d'un coup sec, Je suis pris d'une nostalgie Qui ne vient pas d'un marin grec !
L'ancêtre que je commémore Lorsque ainsi je deviens rêveur, C'est peut-être, ô Cadix ! un More Dont la romance est dans mon cœur.
Et ce qui vers vous, Pyrénées, Sans cesse me ramènera, C'est que vous êtes dessinées Avec des fiertés de sierra !
C'est que le vent chaud vient vous battre, Ce vent énervant et subtil Qui fait rire comme Henri Quatre Et pleurer comme Boabdil !
C'est que votre terre, voisine D'un sol où j'ai quelque cousin, Reste encore si sarrasine Qu'un blé s'y nomme sarrasin ;
C'est que toujours votre nature Garde en son frémissant décor Une arabe désinvolture, — Et l'écho sublime d'un cor !
Je comprends de quel atavisme M'est venu ce besoin moral De sentir un fond d'héroïsme Au tableau le plus pastoral.
Mon goût même devient logique : Voilà pourquoi, vent africain, Il me faut une Géorgique Retouchée un peu par Lucain !
Et, Galice, Aragon, si proches De ces cimes qu'on voit blanchir, Pourquoi, toujours, devant ces roches J'aime vivre — sans les franchir !
Votre Espagne, pour mon Espagne Qui n'est qu'une goutte de sang, Si je passais cette montagne, Aurait un parfum trop puissant !
Mais ce que la France y mélange Rend ici le parfum léger, Et tout m'est doucement étrange Sans que rien me soit étranger.
Superbe, et bien assez vermeille Devant l'Espagne qui l'est trop, La montagne est comme Corneille Adaptant Guilhem de Castro !
Elle mêle une noble mousse Aux rocs qu'un tonnerre ouvragea : C'est de l'Espagne encore douce Et de la France âpre déjà.
Ceux que le béret auréole S'ajoutent, d'un air que je sais, Ce rien de bravade espagnole Qui rendit toujours plus français !
Les fouets claquent en mousquetade, Les mots chantent sous le balcon, Et déjà la rodomontade Roule de l'èr dans le gascon.
Folie où la raison chuchote, La bravoure du béarnais Porte Sancho sous Don Quichotte Comme un gilet sous un harnais.
La sombre cape où l'on s'engonce Ne se voit pas encor souvent ; Mais l'œil sous le sourcil s'enfonce, Et la fenêtre sous l'auvent.
Lorsque tourbillonnent ces rondes Que l'on noue autour des pressoirs, Quelques femmes sont encor blondes, Tous les raisins ne sont pas noirs !
Au seuil des blanches maisonnettes Danse un couple auquel je ne vois Pas encore des castagnettes… Déjà des claquements de doigts !
La danseuse, brusque et gentille, Est encor française… Elle l'est… Mais on dirait que la mantille Commence dans le capulet !
Au fond des églises agrestes, Riantes comme leurs curés, Les ferveurs sont encor modestes, Les autels déjà trop dorés !
D'une tendresse encor française, La foi qui dans ces roches vit Aurait peur de sainte Thérèse, Et Bernadette lui suffit !
Devant ces crêtes mitoyennes Voilà pourquoi je suis si bien : Toute la France de mes veines Dans ce clair pays me retient ;
Car, parmi tout mon sang, vous n'êtes, O goutte de sang espagnol, Que comme entre mille alouettes Un furtif petit rossignol !
Et si j'aime, depuis l'enfance, Sous ce ciel venir, et rester, C'est qu'ici, sans quitter ma France, J'entends mon Espagne chanter !
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