Parce que j'ai voulu tourner beaucoup de clefs, Parce que j'ai voulu pousser beaucoup de portes, J'ai vu pendre à des clous mes rêves étranglés, J'ai vu du sang caillé dans des cheveux bouclés,
J'ai vu d'affreux yeux blancs, — j'ai vu les Femmes Mortes ! Et depuis que je vis ces mortes, et depuis Que, pâles, je les vis dans leurs robes à queue, Le vieux Seigneur des Spleens, le Sire des Ennuis
Plonge en mon cœur un couteau long comme mes nuits, A la manière du sinistre Barbe-Bleue. En vain, pour surveiller les chemins d'alentour, — Hélas, quelle arrivée attendre, ou quel retour ? —
J'ai fait monter mon Âme au sommet de la tour. Je sens entrer en moi, lentement, cette lame Que la cruelle main excelle à retenir. Et je crie : « Âme, ma sœur Âme,
Ne vois-tu rien venir ? » Et l'Âme me répond : « Je ne vois rien que l'herbe, L'herbe vulgaire, et courte, et vile, qui verdoie. — Quoi ! rien de clair, de grand, de chantant, de superbe ?
— Rien que la platitude immense, qui poudroie ! — Quoi ! vers ta blanche tour, en hâte, ne s'éploie, Par le ciel de soie, Aucun oiseau bleu ?
— Non ! sur le sol boueux, aussi loin que je voie, Il ne vient qu'une oie Claudicante un peu. » — « Je sens qu'on m'entre cette lame !
Ne vois tu rien venir, sœur Âme ? » Elle répond : « Je ne vois rien Passer le pont ! »
Elle répond : « Je ne vois rien, Sur l'or céleste, Que le moulin
Du discours vain Dont le seul geste Répond au mien. » — « Ne vois-tu rien venir ? — Non rien,
Sur la grand'route, que le chien, Je ne vois rien, sur la grand'route, Que le chien poussiéreux du Doute, Que le caniche fantômal
Que Faust écoute, Que l'éternel et le banal Barbet du mal. » Et je crie : « Âme, ma sœur Âme,
Ne vois-tu rien venir ? — Non, rien, Sinon, toujours, le même infâme Troupeau de jours pareils, qui vient ! » — » Ma sœur Âme, regarde bien !
Ne vois-tu rien venir ? — Non, rien ! Sur la plaine où, du regard, j'erre, Rien que la stupide bergère ; Aucune princesse étrangère ;
Ni messager, ni messagère ; Et si, quelquefois, mensongère, Une blancheur va s'élevant, C'est un nuage de poussière
Qui ne précède que du vent ! » — « Je sens qu'on m'entre cette lame ! Ne vois-tu rien venir, sœur Âme ? Ma sœur Âme, regarde bien ! »
Et ma sœur Âme ne voit rien ! Mais, un jour, il faudra que ma sœur Âme voie Arriver du lointain, sur l'herbe qui verdoie, Les deux cavaliers,
Qui, plus vite au signal du mouchoir qui s'agite, Fendent l'air en piquant des deux, et qui, plus vite, Sautent les halliers. Alors, nous n'aurons plus, mon Âme, qu'à nous taire !
Et, laissant leurs chevaux dans la cour solitaire, Alors le noir dragon et le blanc mousquetaire Monteront par l'étroit escalier, monteront Si vite par l'étroit petit escalier rond,
Qu'étant aux pieds du monstre, encore, les mains jointes, Je lui verrai soudain jaillir du sein deux pointes, Car, entrés par derrière en ouvrant les rideaux, Tous deux l'auront ensemble estoqué dans le dos !
Qui sera le dragon et qui le mousquetaire ? Seront-ils des soldats du ciel ou de la terre, Les deux bons assassins qui, brusques, entreront Dans la chambre où l'Ennui me tue, et le tueront ?
Mon Âme, ces soldats, mes frères et les vôtres, Seront-ils le Malheur et l'Amour… ou deux autres ? Deux autres ?… Mais lesquels ?… Lorsqu'on entend un pas, Ce sont toujours ceux-là qui viennent, n'est-ce pas ?
Sous quel nom viennent-ils ? Sous quel masque ?On l'ignore… Mais je suis sûr qu'un jour, dans l'escalier sonore, Signal de mon salut, ma sœur, nous entendrons Le tintement précipité des éperons.
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