Dansez, les petites barques ! Dansez, les petits bateaux Sur lesquels on voit des marques De gros couteaux !
Dansez, les petites barges Sur lesquelles sont écrits Des noms cordiaux et larges Comme des cris !
Dansez, le Requin, de Nantes, Le Marsouin, de Paimpol, Que des cordes frissonnantes Tiennent au sol !
Dansez ces danses, penchées Par l'effort sur un lien, Que les barques attachées Dansent si bien !
Quand on tient par une amarre Que l'on ne peut pas casser Au port plat comme une mare, Il faut danser !
L'air a tant de transparence Qu'on peut, au lointain de l'eau Où vient se jeter la Rance, Voir Saint-Malo !
Dansez ! — En cognant vos quilles, Faites onduler vos rangs ! Les paniers sont pleins d'équilles Et de harengs ;
Les goélands font des rondes Sur les quais par l'eau vernis ; Les rouleaux de cordes blondes Semblent des nids ;
Et sur la pierre brûlante Quelques mousses ingénus Dorment en montrant la plante De leurs pieds nus !
Dansez en roulant des hanches Le long des pierres du bord, Les petites barques blanches Qu'on laisse au port !
Dansez, les peintes en rouge, Dansez, les peintes en bleu, Sur votre reflet qui bouge Toujours un peu !
Dansez, les neuves, parées, Et les très vieilles, qui n'ont, Pour éblouir les marées, Plus que leur nom !
Que chacune dans la Rance Mire le beau nom qu'elle a ! Et dansez, Bonne Espérance, Maris Stella !
Dansez, la Belle Jeannette, Dansez, les Trois Bonnes Gens, Le Vieux Gabier, la Mouette, Les Deux Sergents !
Trompez, la Nouvelle-Zemble, Votre impatience par Un balancement qui semble Presque un départ !
Là-bas, en blancheurs confuses, Ces champignons des remous Qu'on appelle des méduses Naviguent, mous !
Dansez en rêvant aux vagues ! Ah ! sur l'eau, d'un coup profond, Quels colliers et quelles bagues Les rames font !
Dans l'odeur d'algue et d'éponge Du petit port trop serein, Barques, bercez-vous d'un songe Glauque et marin !
Acceptez ces ondes plates ! Le long de vos ventres ronds Repliez, comme des pattes, Vos avirons !
Faites comme les poètes : Dans le banal clapotis Trouvez les flots des tempêtes En plus petits !
Sur l'eau verte où des bicoques Mirent leurs toits renversés, Vous poussant un peu des coques, Barques, dansez,
En rêvant aux villes claires Des pays orientaux Qui, de près, sont des misères ! En rêvant aux
Archipels blonds et fertiles Qui, si vous en approchez, Vous paraîtront moins des îles Que des rochers !
Sachez la vertu d'un câble, Et que tout l'or du lointain Est dans ce chanvre implacable Qui vous retient !
On fait dans le creux d'une anse Les voyages les plus beaux Pendant qu'on tire en silence Sur ses anneaux !
Alors, pourquoi le voyage ? Mon Dieu, si c'est pour laisser Un sillage, — tout sillage Doit s'effacer !
C'est pourquoi, dansez sur place ! On voit au loin Saint-Malo… Le soir vient… la brise est lasse… Dansez sur l'eau !
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