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1893

LE DIVAN

Edmond ROSTAND

Quand on est couché sur le divan bas Devant la fenêtre, C'est délicieux, car on ne sait pas Où l'on peut bien être.

Mollement couché, des coussins au dos, On goûte une joie : On ne voit plus rien, entre les rideaux, Que le ciel de soie !

Ni sordides murs, ni toits, ni sommet D'arbre de décembre ! Mais on revoit tout sitôt qu'on se met Debout dans la chambre !

Dès qu'on est debout, on revoit la cour De zinc et d'asphalte, Tout ce qui, soudain, quand le rêve court, Vient lui dire : « Halte ! »

L'envers des maisons, luxe à prix réduit, Gaz et tuyautages, Et l'affreux vitrail qui se reproduit A tous les étages !

Dès qu'on est debout, on voit brusquement Tout ça reparaître. On s'étend : plus rien que du firmament Dans une fenêtre !

C'est pourquoi, souvent, quand je me sens las De vulgaire vie, Durant tout un jour, sur le divan bas, Je rêve et j'oublie.

Et j'aime rester immobile sur Le vieux divan rouge, Sachant qu'on détruit le carré d'azur Aussitôt qu'on bouge.

Et je n'aperçois que du bleu, du bleu, Du bleu dans la baie ; Le soleil y vient, une heure, au milieu, Faire sa flambée ;

Puis, le carré bleu pâlit vers le soir, Prend un vert turquoise ; Puis il s'assombrit, devient presque noir : C'est comme une ardoise.

Et de signes clairs partout la criblant, L'invisible craie Vient couvrir alors d'algèbre tremblant L'ardoise sacrée !

Oh ! ne pas bouger ! ne pas faire un pas Vers cette fenêtre ! Croire que la cour affreuse n'est pas Et ne peut pas être !

Oh ! dire au tableau : « Je ne te permets Que ce qui s'étoile ! » Se placer toujours pour ne voir jamais Le bas de la toile !

Ce serait trop beau ! — Ne pas lire tout, Choisir dans le livre ! — Mais on ne peut pas ! Sans être debout, On ne peut pas vivre !

Ce qu'il faut pouvoir, ce qu'il faut savoir, C'est garder son rêve ; C'est se faire un ciel qu'on puisse encor voir Lorsque l'on se lève ;

C'est avoir des yeux qui, voyant le laid, Voient le beau quand même ; C'est savoir rester, parmi ce qu'on hait, Avec ce qu'on aime !

Ce qu'il faut, c'est voir, au-dessus d'un toit, D'une cheminée, Au-dessus de moi, au-dessus de toi, D'une humble journée,

D'un coin de Paris, — c'est cela qu'il faut, Car c'est difficile ! — Un ciel aussi pur, un ciel aussi haut Qu'un ciel de Sicile !

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