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1893

LE CAUCHEMAR

Edmond ROSTAND

Nous étions prisonniers entre les quatre murs D'une bibliothèque aux fenêtres grillées Et d'où nous entendions sonner, rythmés et durs, Des coups toujours suivis d'un long bruit de feuillées.

On abattait les bois autour de la prison ; Et, sans cesse, parmi la pénombre des branches, Infligeant aux forêts de grands trous d'horizon, La hache bleue avait des promptitudes blanches.

L'aubier meurtri rendait un déchirant parfum ; Et les hauts bûcherons triomphaient de leur force Qui savent, en deux coups, faire, sur un tronc brun, La blessure gommeuse aux deux lèvres d'écorce.

Et, sans cesse, à travers les barreaux, nous voyions Un arbre ouvrir les bras dans l'or de la fenêtre, Tournoyer comme pour s'accrocher aux rayons, Et tomber. L'if tombait. L'orme tombait. Le hêtre

Tombait. Des voix criaient : « Abattez le noyer ! Coupez le cèdre auguste où passe le vent libre ! Car il nous faut du bois, du bois pour le broyer, Du bois pour qu'on le râpe et pour qu'on le défibre ! »

Ces cris se distinguaient dans l'innombrable cri : « Pour chaque arbre abattu j'offre un billet de banque ! Abattez les forêts — car tout le monde écrit, Le papier va manquer ! Le papier manque ! Il manque,

« Car le nombre croissant des écrivains profonds, Puissants, probes, nouveaux, sincères, purs, utiles, Devient supérieur au nombre des chiffons Que trouvent les crochets dans l'ordure des villes !

« Puisque le haillon manque aux boîtes du préfet, Abattez, bûcherons, tous les arbres en hâte ! Et qu'on mette leur bois en pâte, puisqu'on fait Du bon papier avec le bois qu'on met en pâte ! »

Et pour mieux faire à l'arbre une entaille en biseau, Les bûcherons crachaient dans leurs mains des salives ; Et quand l'arbre tombait, parfois un nid d'oiseau Éparpillait au loin cinq petites olives.

Et tandis que des chars emportaient ces piliers Dont la longueur traînante aux chemins se profane, On entendait crier des ordres singuliers : « Mêlez le carbonate avec la colophane !

« Au travail ! L'atmosphère est à deux cents degrés ! Cylindrez ! Calandrez ! Couchez ! Mettez en colle ! Pour défibrer le bois nos meules sont en grès ! Vite ! Le monde écrit comme une immense école !

« Quand passent deux passants, soyez sûr que dans l'un Un Montaigne est éclos, ou va, dans l'autre, éclore. C'est pourquoi, préparez la fécule et l'alun ! Neutralisez avec des sulfites le chlore ! »

Et d'autres voix criaient : « Le papier manque ! Il faut Que, craquant à la place où la hache l'échancre, Le cèdre se décide à tomber de son haut Afin que nous puissions utiliser notre encre !

« La page de ce soir, sur quoi l'écrirons-nous ? » Et, la hache à leurs troncs faisant une jointure, Les cèdres fléchissaient comme de grands genoux. — Et la journée avait sa page d'écriture.

Et les rois, les ténors, les banquiers, les tailleurs, Tous griffonnaient leur page, — et même les poètes ! Comme s'il se pouvait que des strophes ailleurs Que sur l'onde et le sable aient jamais été faites !

« Fabriquer du papier, c'est là l'essentiel ! Puisqu'il est des auteurs de quoi couvrir la terre, Il nous faut du papier de quoi vêtir le ciel ! » C'est ainsi que criaient des voix. Et le mystère,

La fraîcheur, le parfum, l'ombre, l'asile, l'eau, S'en allaient avec l'arbre. Et l'on criait : « Il semble Que l'on puisse employer le tremble et le bouleau ! » Et le bouleau tombait, abattu sur le tremble !

« Les sapins sont très bons ! » Cylindre et laminoir Avalaient les sapins qu'ils rendaient dans des cuves ; Les sapins sortaient blancs qui venaient d'entrer noirs ; Et le grand vent des monts ne portait plus d'effluves !

« Les peupliers sont excellents ! » Les peupliers Tombaient en frissonnant de leurs longues échines, Et puis, broyés, blanchis, lissés, coupés, pliés, S'envolaient en journaux des ardentes machines !

« A cause de ses fleurs gardez l'acacia ! » Ont, dans l'acacia, gémi les tourterelles. Mais les femmes voulant écrire, on le scia, Et l'arbre en fleurs devint trois cahiers blancs pour elles !

Et les femmes faisaient leur livre. Et les enfants Faisaient leur petit livre. Et c'est pourquoi, par troupes, On voyait s'échapper des biches et des faons Du bois où sombrement l'on pratiquait des coupes.

Et tandis que les bois allaient se dépeuplant, Sans cesse on entendait mille plumes hâtives Grincer au premier plan, tandis qu'au second plan Continuellement ronflaient les rotatives.

Eux-mêmes — car ceci se passait en des temps Où tout ce qui venait du livre était la gloire ! — Afin qu'on parlât d'eux, les arbres palpitants Désiraient la cognée et voulaient la doloire !

Les beaux arbres disaient — car ces temps furent tels — ; « Il est beau d'être beau, mais il faut qu'on le sache ! Émigrons dans les vers afin d'être immortels ! Oui, tomber dans Ronsard vaut bien un coup de hache ! »

Et comme la nature et ses vertes beautés Rendaient tous les humains impatients d'écrire, Les arbres s'écroulaient afin d'être chantés, Les bois disparaissaient pour qu'on pût les décrire !

Et, bois inspirateurs, bois pleins de souffles, bois Dont Jeanne d'Arc disait, en parlant à ses juges : « Si j'étais dans les bois j'entendrais bien mes voix ! » Ainsi vous périssiez, solitudes, refuges !

Nous, pourtant, nous lisions, penchés sur des bureaux ; Et quand d'un livre ouvert nous levions le visage, Nous n'apercevions plus à travers les barreaux Que deux ou trois forêts au fond du paysage !

Et plus on écrivait, et plus on imprimait, Plus les quatre parois s'épaississant de livres, Automatiquement sur nous se refermait La chambre où des mots creux nous tenaient lieu de vivres.

Mais, sans même observer qu'elle se resserrât, Tout joyeux d'habiter la ratière livresque, Chacun de nous passait, selon ses goûts de rat, Du lard scientifique au sucre romanesque.

Et toujours, lentement, sûrement, par milliers, Les volumes venaient s'ajouter aux volumes, Toujours, tous les brochés à tous les reliés, Tous ceux que nous lirons à tous ceux que nous lûmes !

Et n'ayant que leurs noms, jamais, de différents, Histoires sur romans, et romans sur poèmes, Ils triplaient, quadruplaient et quintuplaient leurs rangs, Faisant toujours semblant de n'être pas les mêmes !

Et plus s'élargissaient les horizons dehors, Plus la prison, dedans, se rétrécissait, comme Si, frappant tous ces coups, donnant tous ces efforts, L'homme ne travaillait que pour étouffer l'homme !

Et mangeant peu à peu l'espace tout entier Dans lequel la lecture épuisait nos fantômes, Les murs ne nous laissaient maintenant qu'un sentier Où nous courions encore en compulsant des tomes !

Il n'y avait plus rien dehors qu'un pays plat. Rien ne méritait plus, dans l'aride nature, Ni qu'on le respirât, ni qu'on le contemplât : Tout était devenu de la littérature !

A peine restait-il des bois vendus sur pied Ces brindilles qu'au soir, fagolier, tu recueilles : Tous les arbres étaient devenus du papier ; On trouvait des feuillets quand on cherchait des feuilles !

Les papetiers vendaient les bois aux imprimeurs. Sitôt qu'un petit homme avait offert un chèque, Une forêt tombait en murmurant : « Je meurs ! » Et les murs avançaient dans la bibliothèque !

Mais voici que, surpris par le progrès des murs, Nous vîmes tout d'un coup qu'entre ces murs, nos têtes Allaient, en s'écrasant comme des fruits trop mûrs, Rendre leur pauvre jus de mots et d'épithètes !

Nous connûmes trop tard les immenses regrets. Le livre même en eut pour ce qu'on assassine. « Dieux ! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts ! » Soupira vainement la Phèdre de Racine.

On entendit gémir le grand vers de Hugo : « Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre ! » Les branches n'étaient plus, ô pourpres, qu'un fagot, Et vous faisiez mentir l'alexandrin de marbre !

Alors, près de mourir, lorsque le dernier bois Jeta la dernière ombre au bord d'une prairie, Nous comprîmes soudain, pour la première fois, Que nous avions vécu dans une librairie ;

Que les arbres d'avril et que les fleurs de mai Avaient en vain passé devant nos âmes closes ; Car nous n'avions rien vu, rien connu, rien aimé, Que l'image du monde et le portrait des choses !

Nous criâmes d'horreur ; et pâles, voulant fuir, Nous visitions les murs, nous cherchions les fenêtres, De ces mains qui n'avaient caressé que du cuir, De ces yeux qui n'avaient adoré que des lettres !

Nous comprîmes, pendant qu'entraient dans notre chair Le maroquin rugueux ou le vélin jaunâtre, Et la douceur de vivre et la beauté de l'air Que chantait au lointain l'ignorance d'un pâtre !

Nous criâmes d'amour, quand craquèrent nos os, Vers le soleil couchant dont s'allongeaient les cuivres, Et, les livres des murs s'étant touchés du dos, Nous fûmes écrasés entre des dos de livres !

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