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1893

LA BROUETTE

Edmond ROSTAND

Tel un prince héritier qui se déguise et rôde, Afin de découvrir l'injustice et la fraude, A travers les états du roi son père, tel Jésus reprend parfois son jeune front mortel,

Quitte en secret le firmament du Dieu son père, Et blond, s'en vient un peu voyager sur la terre, — Télémaque divin que, comme un vieux Mentor. Le bon saint Pierre, ôtant son auréole d'or

Pour n'être pas trahi par ses feux, accompagne. Un jour, ayant battu longuement la campagne, Le Seigneur et le Saint — on était en hiver, — Firent halte en un bois dont le feuillage vert

N'était plus sur le sol que de l'humus rougeâtre. Saint Pierre eût bien voulu s'asseoir au coin d'un âtre Et chauffer ses vieux doigts, mais la seule maison Qui levât son chapeau de chaume à l'horizon

Ne penchait pas au vent la plume de fumée Qui fait rêver bon gîte et soupe parfumée. Donc, ce bois valait mieux, d'autant que le soleil y donnait, un soleil timidement vermeil,

Un soleil pas bien chaud, c'est vrai, mais, tout de même, Point trop à dédaigner en ce matin si blême. Et Pierre, tout fourbu d'aller par les chemins, S'étant assis, tendait vers ce soleil ses mains

Et les dégourdissait dans sa lumière rose, Cependant que Jésus rêvait à quelque chose, Debout, et ne sentant ni fatigue ni froid. Pierre cria soudain : «Maître ! Fils de mon Roi !

Regardez, regardez par ici cette femme ! N'est-elle pas stupide ou folle ? Sur mon âme, Elle veut ramasser du soleil. Voyez-la ! » Jésus leva les yeux. Une vieille était là,

De ces vieilles des champs, au dur profil de chouette ; Et cette vieille, avec une énorme brouette, Se tenait au milieu du sentier, à l'endroit Qu'éclairait un rayon de soleil tombant droit ;

Et sitôt qu'il venait dorer son véhicule, Cette femme tentait la chose ridicule D'emporter le rayon, et poussait aux brancards Bien vite ; mais toujours, au moindre des écarts

Qu'elle faisait du point frappé par la lumière, Le soleil s'échappait de la brouette ; et Pierre Se divertissait fort à regarder ce jeu : La capture, d'abord, du beau rayon de feu

Entre les ais boueux et gris qu'il illumine, Puis sa fuite rapide, et la piteuse mine De la vieille pauvresse, interdite un moment, Mais qui recommençait bientôt, patiemment,

Sans comprendre pourquoi, dès qu'elle entrait dans l'ombre, Elle ne poussait plus qu'une brouette sombre ! « Est-elle simple ! Dieu ! voyez ce qu'elle fait ! Bon ! elle recommence ! »

Et Pierre s'esclaffait. Mais voici que Jésus, dont l'intérêt s'éveille, S'approche, et doucement interroge la vieille : « Femme, que fais-tu là ? N'as-tu plus ta raison ?

Il règne un froid terrible en cette âpre saison, Et je ne comprends pas, ô femme, que tu veuilles. Au lieu de ramasser du bois sec et des feuilles, Ramasser ce rayon à peine réchauffant !

— C'est pour le rapporter à mon petit enfant, Dit la femme, en levant le front. Je suis l'aïeule D'un pauvre enfant malade à qui je reste seule, Car cet hiver le père et la mère sont morts.

Pour travailler, mes bras ne sont plus assez forts. Je ne peux que glaner, et ce travail-là chôme. Et l'enfant va mourir sous notre triste chaume, Sans même avoir connu ces douceurs, ces bonbons,

Qui font sourire encor les petits moribonds. Ne pouvoir pas gâter alors qu'on est grand'mère, C'est dur ! Que lui donner ? Je ne savais que faire ; Mais voici qu'il me dit, ce matin, au réveil :

« Je serais bien content si j'avais du soleil ! » Car le soleil jamais n'entre dans ma chaumière, Et mon petit garçon est privé de lumière. Alors, voyant qu'ici du soleil avait lui,

Je viens en ramasser un bon morceau pour lui. » Et la vieille reprit avec foi sa besogne. Quand il se sent ému, saint Pierre se renfrogne. Il dit : " Elle est stupide ! elle ne voit donc pas

Que son soleil s'en va dès qu'elle fait un pas ! Cette vieille cervelle est dure comme pierre Et ne comprend plus rien ! » Mais Jésus dit à Pierre,

Pensif, ayant rêvé sur cette femme un peu : « On ne sait pas ce que l'amour des simples peut ! » Et, n'ayant pas compris toute cette parole, Saint Pierre répétait : " Mais cette femme est folle !

Elle est folle, Seigneur !… » Soudain, il s'arrêta, Presque aussi confondu que quand le coq chanta : Car la vieille marchait maintenant sous les branches, Et les rayons restaient entre les quatre planches,

Et les rayons, dans l'ombre, étincelaient encor. Et, paraissant pousser devant elle un tas d'or, Sans s'étonner, la vieille, impassible et muette, Emportait le soleil dans son humble brouette.

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