Skip to content
1893

L'OURS

Edmond ROSTAND

Martin, ours. Une bête énorme. Un plantigrade Que l'on n'aimerait pas avoir pour camarade. Touffu, férocement espiègle, et reniflant. Un ours qui jetterait un homme sur le flanc

D'un seul revers de patte, et, de deux coups de griffes, Mettrait toutes ses chairs palpitantes en chiffes ; Un ours dont un géant ne viendrait pas à bout, Et qui, s'il se montrait soudainement debout,

Ferait, comme devant la nuit le crépuscule, S'évanouir Samson et se dissoudre Hercule : Car Hercule, l'athlète aux puissantes sueurs, Et Samson, le plus grand parmi les grands tueurs,

Ne seraient, dans les bras de la bête assaillie, Malgré leur corps trapu, leurs muscles en saillie, Leurs intrépides reins, leur imployable dos, Qu'un giclement de sang et qu'un craquement d'os.

Et cet ours, au regard terriblement oblique, Danse la mazurka sur la place publique. L'homme qui tout petit à sa mère le prit, Son montreur, l'apostrophe en faisant de l'esprit,

Dit qu'on peut l'approcher, le toucher, sans qu'il morde, Et roule du tambour, et tire sur la corde Qui s'attache à l'anneau de la narine en sang, Et lui chante un refrain monotone et dansant ;

Et docile, et craignant de perdre la cadence, Le formidable ours brun de la montagne danse… Soulevant le gros rire épais des hommes saouls, Il danse, sous la pluie insultante des sous.

Une bosse de chair et de fourrure sale Lui ballotte au sommet de l'épine dorsale ; Et de peur de déplaire à cet homme, cet ours Fait, devant l'honorable assistance, des tours.

L'homme n'a qu'à parler, et l'ours obéit vite. L'ours ne se fait jamais prier. L'homme l'invite, Sitôt que la mazurke est dansée, à polker : Et l'ours polke ; à valser : l'ours valse ; à mieux marquer

La mesure : l'ours marque avec sa patte, et volte, Gracieux comme un ours qui fait le désinvolte ; A s'asseoir : l'ours se met, grave, sur son séant ; A manier un peu sa trique de géant :

L'ours a l'air, s'escrimant dans le vide qu'il rosse, Sa trique entre les bras, d'un gros guignol féroce ; A montrer « comment l'ours marche en montagne » : l'ours Marche, allongeant des pas silencieux et lourds ;

A faire le bourgeois riche qui se promène : Et l'ours, caricature horriblement humaine, Se lève sur ses pieds ; puis, plein de dignité, Déposant sur sa tête énorme, de côté,

Un tout petit chapeau de paille ridicule, L'ours vient faire un salut au public — qui recule ! Et puis, l'ours roule et tangue et feint d'être un peu gris ; Et puis, l'ours fait le mort, et les coups et les cris

Et les piétinements le laissent immobile… Et puis, l'homme à chacun va tendre sa sébile, Grommelle en la sentant légère dans sa main, Relève l'ours encor couché sur le chemin

En donnant à l'anneau deux coups de corde brusques, Lance à la bête un coup de pied, reprend ses frusques, Ramasse son gourdin, rajuste son tambour, Et part, suivi d'enfants.

Ainsi de bourg en bourg, Ainsi de ville en ville. Et je n'ai pas, en somme, Compris pourquoi cet ours ne mangeait pas cet homme.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
L'OURS · Edmond ROSTAND · Poetry Cove