Le repas s'achevait en musique, aux bougies. Le vieux parc n'était plus le parc aux élégies, Mais s'éclairait de ces lanternes du Japon Qui, sous le fil de fer léger qui leur sert d'anse,
Au moindre éveil de brise entrent toutes en danse, En étirant leurs corps annelés, de crépon. Des reflets s'en allaient sous l'eau du lac moirée Croiser leurs vrilles d'or. Ce fut une soirée
Unique. Le feuillage était notre plafond ; Des étoiles luisaient dans tous les interstices ; Les décors naturels se mêlaient aux factices ; L'amour était frivole, ému, libre, profond.
Le réel avait tu sa rumeur importune. Les ombrelles des pins se veloutaient de lune. Un désordre joyeux régnait dans le couvert. Les candélabres hauts de vieille argenterie
Portaient, à chaque branche, une flamme fleurie D'un lilliputien abat-jour, mauve ou vert. Ce fut une soirée unique de magie Et dont nous garderons toujours la nostalgie :
Les cœurs étaient de choix, les esprits aristos ; Les silences disaient des passages de rêves ; Puis les mots repartaient, ennoblis par ces trêves, Et les âmes vibraient ainsi que les cristaux.
Le vin était d'Asti ; le luxe, véritable ; Des violettes en tous sens jonchaient la table ; Les unes se mouraient : elles étaient des bois ; D'autres duraient encore : elles étaient de Parme ;
D'un verre qu'on eût dit soufflé dans une larme, Des roses s'effeuillaient d'un seul coup, quelquefois. Le moindre pli, le moindre nœud, la moindre ganse, Résumait en soi seul des siècles d'élégance ;
Le moindre mot de ces charmants civilisés, Des siècles de finesse ; et, dans les accessoires Les plus inattendus, des siècles de victoires Sur la lourde matière étaient totalisés.
On disputait de poésie et de musique ; Un doux bavard faisait de la métaphysique ; Les fraises, cependant, d'un tas pyramidal S'écroulaient et roulaient sous les doigts des gourmandes ;
Les rieuses offraient moitié de leurs amandes ; On entendait quelqu'un qui parlait de Stendhal. Elles glaces fondaient, minuscules banquises, En délivrant des fleurs qui dedans étaient prises.
On se sentait parfois dans une extase, et puis On ne savait plus trop d'où venait cette extase, Si c'était du joli mystère d'une phrase, Ou de la nouveauté d'un couteau pour les fruits.
Ce fut l'heure où, parmi les coupes de Venise, Dans un accoudement satisfait, s'éternise L'égrènement rêveur des grappes de muscats ; Alors les beaux distraits qu'être une énigme flatte
Sourirent d'un sourire un peu haut sur cravate Et tinrent des propos obscurs et délicats. L'amour était ému, libre, profond, frivole ; Ceux-ci, faux puérils, jouaient à pigeon-vole ;
Ceux-là disaient des vers. Et quand les premiers feux Palpitèrent, des cigarettes allumées, Aux cheveux plus légers que de blondes fumées La fumée emmêla de bleuâtres cheveux.
Le paradoxe était aux lèvres des plus sages ; Les fracs étaient fleuris d'œillets pris aux corsages ; Et, comme on entendait de lointains violons, Les femmes ne faisaient que des réponses vagues,
El, machinalement, changeaient de doigts leurs bagues, Avec des rires brefs et des regards très longs. L'orchestre avait bien soin de n'être pas tzigane ; Sa valse eût fait valser Urgèle avec Morgane ;
Puis, elle se taisait, pour reprendre soudain. Ce fut une soirée unique de magie. Contre tous les parfums d'un boudoir-tabagie Luttaient tous les parfums d'un nocturne jardin.
Oh ! les rires troublés ! oh ! les beaux bruits de jupes ! Les plaintes, à mi-voix, ironiques, des dupes ! Les mots précis partant des coins esthétisants, Les mots vagues des coins philosophants, les drôles
Des coins moqueurs… et les blancs haussements d'épaules Aux madrigaux musqués des dolents bien-disants ! Puis, les frissons frileux dans les robes ouvertes, Et, le soir fraîchissant, les fichus et les berthes
Jetés vite aux cous nus par les prestes galants ; Les fuites s'estompant, doubles, sous les grands arbres ; Les gestes bleus parmi les gestes blancs des marbres ; Les barques, sur le lac, commençant des tours lents ;
Les barques promenant des chants et des lumières… Énervements heureux et fébrilités chères ! Celui-ci qui, burlesque, éveillant des frons-frons, Tente un refrain narquois sur une mandoline,
Cet autre proposant d'aller sur la colline… Et la noble pâleur de tous ces jeunes fronts ! Ce fut une soirée unique de magie. Le vent malin souffla la dernière bougie
Devant que se fondit notre ultime sorbet. Parfois, faisant pousser des cris aux robes blanches, On voyait, incendie indiscret sous les branches, Une lanterne japonaise qui flambait.
Et nous nous augmentions l'exquis de cette fête De la sentir frivole, imprudente, inquiète ; Et, délicats devins d'un brutal avenir, Assurés de bientôt périr, — et quels artistes ! —
Tous, nous la savourions, charmés, finement tristes, Comme on fait ce qui doit et ce qui va finir ! Et ces chants, ces propos, ces clartés et ces femmes, Et la communion légère de ces âmes,
Et ces plaisirs polis et doux d'honnêtes gens, — Honnêtes, mais pervers un peu, — ces nonchalances, Ces voix discrètes, ces musiques, ces silences, Cette complicité parfaite d'indulgents,
La fraîcheur, sous les doigts, de ces perles, ces grâces, Cette confusion d'esprits de toutes races, Ces minutes, ce parc où l'on était si bien, Joignaient le charme encore, à tant de charmes rares,
De tout ce que déjà menacent les barbares, De tout ce dont bientôt il ne restera rien !
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