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1893

DEUX MAGASINS

Edmond ROSTAND

A l'heure où s'ouvrent les écoles, Oubliant les pensums, les colles Et les leçons, En riant, en jetant des billes,

On voit se bousculer les filles Et les garçons ! Poussant des cris épouvantables, Ils courent avec leurs cartables

Mis en sautoir, Leurs manches noires de lustrine, Se grouper à chaque vitrine Sur le trottoir.

Avant de gagner leurs demeures, Ils regardent pendant des heures Les beaux joujoux. C'est leur plaisir, à ces mioches

Qui n'ont pas au fond de leurs poches Des petits sous. Ils regardent, les pauvres gosses, Le Polichinelle à deux bosses

Qui coûte cher, Les poupons en chaussons de laine, Les bébés dont la porcelaine Paraît en chair.

Ils comptent les ballons, les balles, Par un clown jouant des cymbales Très étonnés ; Et ce sont des heures d'extase

Devant cette vitre où s'écrase Leur petit nez. Que c'est beau ! leurs sourcils s'écartent ! Ce sont de vrais fusils, qui partent !

De vrais fourneaux ! De vrais outils de jardinage ! Et les voitures d'arrosage Ont des tonneaux !

Sous des arbres dont les verdures Sont faites avec des frisures De copeaux verts, Ils voient, bêtes et gens en marche,

Tout ce qui s'échappe de l'Arche Aux toits ouverts ! Ils regardent d'un regard tendre Les filles de Noé leur tendre

Des petits bras ; (Comme, au commencement du monde, On avait une tête ronde, Des chapeaux plats !)

L'Auvergnat sortant de sa boîte, Les soldats de plomb dans l'ouate S'emmitouflant, La chèvre avec ses trois nœuds roses,

Ils regardent toutes ces choses En reniflant. Une dame dans la boutique Fait marcher un ours mécanique

Sur le parquet. Comme il marche ! — Une demoiselle Entoure avec de la ficelle Un grand paquet !

Un Monsieur achète un théâtre Où l'on peut, en or sur du plâtre, Lire : OPÉRA. Le Monsieur sort. La porte sonne.

Oh ! les beaux joujoux que personne Ne leur paiera ! Les fillettes aux mains crispées Regardent surtout les poupées

Dans leur carton. Hein, Sophie ? hein, Claire ? hein, Louise ? En ont-elles de la chemise Et du feston !

Sont-elles riches, les mâtines ! On leur enlève leurs bottines Pour les coucher ! Et celle en bleu, près de la Cible !

Il ne sera jamais possible De la toucher ! Et celle avec sa robe Empire Qui fait que tout leur cœur soupire :

« Oh ! je la veux ! » Et cette autre avec sa dînette ! (Leur grande sœur la midinette A ces cheveux ! )

Elles restent là, bouche ronde ! Le ménage de cette blonde Aux yeux trop grands Dont l'écriteau dit qu' « elle nage »

Est mieux monté que le ménage De leurs parents ! Et les garçons, qu'est-ce qu'ils disent Devant les sabres qui reluisent

Comme d'acier ? Se peut-il qu'un enfant reçoive De quoi tout d'un coup être zouave Ou cuirassier ?

Oh ! les chevaux que l'on harnache ! (Ils sont en vrai poil, qui s'arrache, Que l'on te dit !) Et le poussah sur une sphère,

Qui titube comme leur père Le samedi ! Hein, Gaston ? hein, Marcel ? hein, Charle ? Quand viendra le jour dont on parle

A la maison, Dont on parle en fumant des pipes, Le jour où tous les pauvres types Auront raison,

Pourra-t-on en être à tout âge ? Lorsque viendra le grand partage Des partageux, Les mômes, moucherons, moustiques,

Entreront-ils dans les boutiques Prendre les jeux ? Il faut, si c'est de la justice, Que tout, la petite bâtisse

En blocs de bois, Le clown au pantalon trop large, Le Grand Tir, le canon qu'on charge Avec des pois,

Il faut que l'avaleur de boules, Il faut que tout, les coqs, les poules, Soit partagé ! Le singe montrant ses gencives,

Et les couleurs « inoffensives » èS. Gé. Dé. G.é ; Tout : l'Anglais fumant son cigare, Le chemin de fer avec gare,

Tunnels et ponts… On prendra tous les jeux de quilles ! On mettra dans les bras des filles Tous les poupons !

Le pain, ça manque. Oui, mais ça manque Aussi, ce clown, ce saltimbanque, Tous ces chiens fous, Ce Polichinelle à deux bosses !…

Droit au pain, soit ! Et, pour les gosses, Droit aux joujoux ! Ainsi, sous la blouse ou le châle, Pense, plus grand et déjà pâle,

Chaque moutard. Ils restent dans le vent qui siffle. Ce soir, tous vont, risquant la gifle, Être en retard.

Ils en ont oublié qu'il gèle. Ils ne battent plus la semelle ; Mais, quelquefois, Leur souffle ayant terni la glace,

Pour mieux voir ils essuient la place Avec leurs doigts ! Nous sommes les fleurs des fleuristes, Nous sommes les fleurs des marchands,

Les petites fleurs qui sont tristes De ne pas fleurir dans les champs ; Nous sommes les fleurs printanières Qui n'ont jamais vu lé printemps,

Et dont on fait des boutonnières Pour des revers trop miroitants ; Nous sommes cette rose noire Et ce bleuet gros comme un chou

Pour qui les smokings, sous leur moire, Ont un oblique caoutchouc ! Nous sommes ces lilas superbes Qui dans les boutiques, l'hiver,

Montent en monstrueuses gerbes Coûtant monstrueusement cher ! Nous sommes, parmi le vertige Des jours de l'an nauséabonds,

Les pauvres fleurs que l'on oblige A faire un métier de bonbons ! Nous sommes les fleurs qu'on envoie Dès qu'on a publié les bans,

Pour que la famille les voie Dans des paniers à grands rubans ; Nous sommes les fleurs où voltige La libellule de carton ;

Nous tremblons trop sur notre tige, Car notre tige est en laiton ! Nous sommes les fleurs qui sur elles N'ont qu'un papillon de papier

Offrant sur deux plateaux, ses ailes,' L'adresse, en or, du boutiquier. Pour nous la rosée est un mythe, Malgré d'adroits contrefacteurs

Dont la ruse, sur nous, l'imite Avec des vaporisateurs. Nous sommes les fleurs sans abeilles Qui trouvent, les trois jours bien longs

Où l'on fait vivre leurs corbeilles Sur les pianos des salons ! Nous voyons sur nous, parasites Qui blessent nos feuillages verts,

Pousser des cartes de visites Où parfois on écrit des vers ! C'est nous qu'un pâle accessoiriste, Après les six rappels du « trois »,

Monte en hâte à la grande artiste Par des escaliers trop étroits. Nous sommes ces iris de nacre Que les fleuristes de Paris

Savent envoyer dans un fiacre Pendant l'absence des maris ! Nous sommes ces héliotropes, Ces glaïeuls forcés de fleurir

Qui portent dans des enveloppes Le nom qu'on sait avant d'ouvrir ! C'est nous la flore citadine Qui, sous les capillaires fous,

Ne se penche, pendant qu'on dîne, Qu'aux berges d'argent des surtouts ! C'est nous la flore dont l'arôme Toujours au pays flottera

Qui va de la Place Vendôme A la Place de l'Opéra. Les noms de cette étrange flore Sont du botaniste inconnus :

Comment porter les noms encore Des fleurs que nous ne sommes plus ? Nous sommes désormais — Nature, Ne ris pas de ces noms de fleurs ! —

Le réséda-de-la ceinture, L'œillet-des-costumes-tailleurs ! Et, fleurs que loin de nos collines Dans la fourrure on exila,

Le mimosa-des-zibelines Et la parme-du-chinchilla ! Nous sommes ces frivoles touffes Qui connaissent pour seuls étés

La température des Bouffes Et celle des Variétés, Nous sommes, parmi les éloges Aux blondes nuques adressés,

Les fleurs chaudes qui, dans les loges, Frayent avec les fruits glacés. Nous sommes le lys qui se fane Au vent des restaurants du soir ;

La rose qu'on jette au tzigane Qui sur l'épaule a son mouchoir ; Le muguet qui sait chaque phrase Qu'on dit à la fin des soupers,

Et la jacinthe qu'on écrase Dans les coins sombres des coupés ! Nous sommes, quand le cœur s'effraye, Ces violettes d'un instant

Qu'on respire en prêtant l'oreille Et qu'on mordille en hésitant. Nous sommes ces œillets de Londre Et ces jonquilles de Menton

Dans lesquels, avant de répondre, On enfonce un joli menton. Nous enguirlandons l'aventure, Et, quand le bonheur est défunt.

Nous assurons à la rupture De l'élégance et du parfum. Nous sommes les fleurs nécessaires Aux intrigues de la Cité.

Nous n'avons connu, dans les serres, Qu'un soleil d'électricité. Dans les serres nous sommes nées ; Des saisons nous ne vîmes rien.

Quelles étaient nos destinées, Cependant, nous le savons bien ! Nous sentons en nous, ô mystère ! Parler la sève d'autres fleurs

Qui poussèrent, libres, de terre, Et nos souvenirs sont les leurs ! Nous sentons, dans ces mornes fêtes Où passent d'inutiles fronts,

Vaguement, que nous sommes faites Pour être ailleurs, — et nous souffrons. Nous aimerions, fières, ravies, Vraiment fraîches, pures toujours,

Nous mélanger à d'autres vies, Favoriser d'autres amours ! Pourquoi donc, fleurs dont nous naquîmes, Dans vos graines aviez-vous mis

L'amour des vallons et des cimes, Puisqu'il ne nous est pas permis ? Puisqu'il nous faut vivre à distance De ces choses, pourquoi faut-il

Que nous soupçonnions l'existence D'une Nature et d'un Avril ? — Et nous sommes, dans les boutiques, Sur du gazon artificiel,

Les petites fleurs nostalgiques. D'air pur, de lumière et de ciel.

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