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1893

CHARIVARI À LA LUNE

Edmond ROSTAND

O Lune, tu souris. Je crois bien que les doutes Où tu nous vois toujours errant T'ont donné ce sourire. En vain tu le veloutes. Ce sourire est exaspérant.

Je sens que les tourments d'une race inquiète Te servent de distraction. Ça t'amuse de voir hésiter un poète Entre le rêve et l'action.

Je sens que voir entrer nos pas dans une voie Pour en ressortir aussitôt Est la chose qui fait s'écarquiller ta joie, Silencieusement, là-haut.

Tu souris, car tu vois la scène et la coulisse ; Et quand ta douceur fait semblant De vouloir consoler, ce n'est qu'une malice Cousue avec un rayon blanc.

Oui, quand, les soirs d'été, nous cueillons un peu l'heure, Heureux au clair de lune, enfin ! Tu n'apportes jamais qu'une paix qui nous leurre" Dans tes corbeilles d'argent fin.

Face de Pierrot grave ou de gai Monsignore, Pourquoi sourire ? Est-ce que c'est Parce que tu connais ce que la Terre ignore ? Sais-tu ? Ne sais-tu pas ? Qui sait ?

Souris-tu pour cacher des fiertés socratiques, Ou des doutes à la Pyrrhon ? Quel genre d'ironie est-ce que tu pratiques, Profil mince ou visage rond ?

Sont-ce jeux de docteur qui sourit en Sorbonne De ce qu'il sait qu'il ne sait rien ? Parfois n'a-t-elle pas, ta nonchalance bonne, Quelque chose de renanien ?

Quand tu fais de la grâce exacte ou fantômale Au-dessus de notre bateau, Ton sourire vient-il de l'École Normale, Ou d'une fête de Watteau ?

Si tu le sais, pourquoi ne pas faire connaître Le mot qui tire d'embarras ? Mais puisque je te tiens, ce soir, dans ma fenêtre, Je jure que tu parleras !

Tu souriais tantôt quand la nuit trop superbe M'a fait pleurer. Tu as souri ? Eh bien ! je vais, frappant sur les cuivres, du verbe, Te donner un charivari !

Je ferai tant de bruit avec les métaphores, Je t'assourdirai tellement D'interpellations rapides et sonores, Que, lasse au fond du firmament,

Pour obtenir la paix, pour m'entendre me taire, Tu répondras et tu diras Si tu n'as promené là-haut que le mystère D'un domino de Mardi-Gras !

Et j'aurai, pour user ce flegme ostentatoire Avec lequel tu te défends, Cette ténacité dans l'interrogatoire Qu'ont les juges et les enfants ;

Et sans me laisser prendre à la froideur commode De tes impassibilités, Je lèverai sans fin le marteau de mon ode, Et, frappant à coup répétés,

Frappant, comme ces clous à crochet qu'on enfonce, Le point d'interrogation, Tant que je n'aurai pas obtenu la réponse, Je poserai la question.

Pour voguer sur ton eau Quel monarque fantasque T'a fait creuser là-haut Dans du porphyre, Vasque ?

Au bout de quel fétu De souffleur noctambule T'arc-en-cielises-tu Dans l'air bleuâtre, Bulle ?

Exigeant d'un mortel Une adresse impossible, Pour quel Guillaume Tell Sors-tu de l'ombre, Cible ?

Au-dessus des coteaux Qui sont barbus d'éteule, Quels sont les bleus couteaux Que tu repasses, Meule ?

Quand, partant pour ailleurs, Au voyage on se risque, Quel est, des aiguilleurs, Celui qui t'ouvre, Disque ?

Quel est, dans ta blancheur De banquise immobile, L'invisible pêcheur Qui peut t'aborder, Ile ?

Lorsque glisse en rêvant Ta forme d'or qui s'arque De l'arrière à l'avant, Quelle est ta voile, Barque ?

Quand mincit au lointain Ton bombement de toile Lumineux et latin, Quelle est ta barque, Voile ?

Sur l'espalier du soir Quel jardinier t'empêche De mûrir pour pouvoir Te garder blanche, Pêche ?

Sur les lignes de l'air, Portée où l'ombre flotte, Quel est-il, le Wagner Qui put t'inscrire, Note ?

Es-tu la drachme, ou l'as, Et, ton effigie, est-ce Celle d'une Pallas Ou d'un Auguste, Pièce ?

Lorsqu'on voit s'assembler Les nuages en groupe, Qui te fait circuler De l'un à l'autre, Coupe ?

Pour que sorte un jardin De la brume qui rampe, Quel sublime Aladin Frotte ton cuivre, Lampe ?

L'été comme l'hiver, Quand ton cadran se montre, Quel est le Gulliver Qui te remonte, Montre ?

Quel est l'officiant Qui, pâle, t'a sortie D'un ciboire effrayant, Et qui t'élève, Hostie ?

Quelle vague, quel flot Dont la crête scintille Put monter assez haut Pour te laisser, Coquille ?

Quel vieux séditieux Dont le cerveau retarde, Blanche, au feutre des dieux, Vint t'arborer, Cocarde ?

Quel montreur, affublant L'ombre d'un drap tragique, Te projette, Rond blanc De lanterne magique ?

Loupe au cristal puissant, Quel savant gigantesque Par toi nous grossissant Arrive à nous voir presque ?

Fer à cheval d'acier, Quel maréchal t'embrase Pour marescalcier Bucéphale ou Pégase ?

Pour que nous n'en ayons Jamais lé goût aux lèvres, Qui met sur des clayons Ce fromage de chèvres ?

Quel est le noir jaloux Qui, sultan jusqu'aux moelles, T'a placé, Piège à loups, Dans son sérail d'étoiles ?

Quand tu scintilles, nu, Au crépuscule fourbe, De quel crime inconnu Reviens-tu, poignard courbe ?

Hamac, quel négligent, T'accrochant à deux astres, Dort dans ton arc d'argent, Bercé sur nos désastres ?

Pour que passe un rayon, Quel brave machiniste Ouvre ce trappillon Sur notre monde triste ?

Au fond du ciel léger Pétase de lumière, Quel est le Grand Berger Qui te porte en arrière ?

Toi qui mets sur l'azur Ta nacre de Byzance, Es-tu d'un Être obscur Le jeton de présence ?

En encre de clarté, D'une plume de cygne, Quel dieu te fait, Pâté, Sur le ciel, quand il signe ?

Alourdis-tu — terreur Qui surplombe ou qui tombe ! — Globe, un poing d'empereur ? Ou d'anarchiste, Bombe ?

Buire, quel Cellini Galbe ton métal rose ? Quel est, Point sur un I, Le Musset qui te pose ?

Te maniant encor, Là-haut, mieux que personne, Quel est, Faucille d'or, Le Hugo qui moissonne ?

Quel clown, frappant du pied, Va bondir de la Ville, Cerceau, dans ton papier, Pour imiter Banville ?

A quel char de sommeil Dors-tu, Roue enrayée ? Cymbale de vermeil, Qui t'a dépareillée ?

Quelle fut — le sait-on ? O Tête d'Holopherne, Ta Judith ? Quel est ton Diogène, Lanterne ?

Ex-voto, pour quel vœu Pends-tu sur la nuit noire ? Quel Roland du Mont Bleu T'embouche, Cor d'ivoire ?

Quel émir, Bouclier. Te suspend à sa selle ? A quoi va se lier, Cerf-Volant, ta ficelle ?

Quels sont tes poids, Plateau De balance romaine ? En mangeant ce gâteau Quel enfant se promène ?

Quel chiffre est ciselé Sur cette tabatière ? Quel chat noir a filé Par ton trou blanc, Chatière ?

Quel garde assermenté T'a sur sa blouse, Plaque ? Quelle Tasse de thé Sert-on sur du vieux laque ?

Grand Bouton de Cristal, Quel mandarin te porte ? Poignée en clair métal, Ouvres-tu quelque porte ?

Fermoir étincelant, Fermes-tu quelque tome ? Hublot, tu luis au flanc De quel Vaisseau Fantôme ?

Quel Coq, escam quærens. Perle, du bec te pousse ? Palette, quel Rubens Passe dans toi le pouce ?

De cette Opale, au loin. Quel turban s'agrémente Qui te grignote un coin, O Pastille de menthe ?

Qui va, dans les « ha ! ha ! » Te décrocher, Timbale ? Quelle Nausicaa Te perd dans le ciel, Balle ?

Dans quel moule arrondi Est-ce que l'on t'arrange, Tarte ? De quel midi Peux-tu bien être, Orange ?

De quel verre, Sorbet ? De quelle jatte, Crème ? O, de quel alphabet ? Zéro, de quel problème ?

De quel pré, Champignon ? Visière, de quel Casque ? Pont, de quel Avignon ? Tambourin, de quel Basque ?

Qui donc, Veilleuse, dort ? Quel est ton hiver, Neige ? Cirque, ton picador ? Ton écuyer, Manège ?

Quel Hercule a jeté Ce Peloton de laine ? Fleur, quel est ton été ? Ton Sèvres, Porcelaine ?

Faïence, ton Nevers ? Prunelle, ton Cyclope ? Médaille, ton revers ? Cachet, ton enveloppe ?

Ton portrait, Médaillon ? Diamant, ton satrape ? Grelot, ton postillon ? Grain de raisin, ta grappe ?

Ton Versaille, Œil-de-Bœuf ? Œil de tigre, ta jongle ? Ton bilboquet, Boule ? Œuf, Ton nid ? Arc, ta flèche ? Ongle,

Ton doigt ? Lotus, ton lac ? Ton lait, Bol ? Ton puits, Cruche ? Fruit, ta branche ? Or, ton sac ? Pain, ton blé ? Miel, ta ruche ?

Je m'arrête, essoufflé… Mais je sens qu'elle va Parler ! que cette voix va tinter, qu'on rêva D'argent ! que cette voix d'argent va me répondre ! Que la Lune a senti sa patience fondre,

Et qu'elle va répondre !… Et j'attends, haletant, Qu'elle tinte le mot de l'énigme ; et, tintant Comme un timbre, en effet, tinterait dans la nue, La Lune me répond froidement :

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