Il fit halte, ébloui, humant Cette soirée et son haleine, Au sommet de l'escarpement D'où l'on découvre infiniment
La plaine. Un doux crépuscule du mois Des doux crépuscules — septembre — Bleuissait vaguement les bois,
Sous un ciel de rose, à la fois, Et d'ambre La lune, basse, et n'ayant point Son teint coutumier de béguine,
Montrait un rougeâtre embonpoint, Telle une orange mûre à point, Sanguine ; Et, sous cet astre de Japon,
Le val fuyait en molles lignes, Avec le canal clair, le pont, L'étang ridé comme un crépon, Les vignes.
Il admirait, lorsque, soudain, Un chant monta de ce théâtre, De ce cirque, de ce jardin, Exhalé du dernier gradin
Bleuâtre. Et cet air où le soir mêla Son murmure de vaste conque, Cet air divinement vola…
C'était, d'ailleurs, un lon lon la Quelconque. Mais, dans le lointain de pastel, Ce chant naïf, lent comme un psalme,
Était irrésistible, — et tel Que cet instant fut immortel De calme. Il se fit un tel unisson
De ce chant et du paysage, Que le poète eut un frisson. Et nous vîmes des pleurs sur son Visage.
Puis, de ce ton triste et coquet, Ému, mais où du railleur passe, De ce ton qui laisse inquiet, Qui est son défaut, et qui est
Sa grâce, Cependant que toujours, parmi Le doux bruit du soir qui soupire, Montait sur le val endormi
La chanson charmante, il se mit À dire : " O chanson qui monte, vieil air, Filet lointain d'une voix pure,
Selon la brise vague ou clair, O dentelle de son dans l'air, Guipure ! " O chanson qui monte dans l'or,
Du ciel, sur la lande embrumée, Qui flotte au-dessus du décor, Ruban de son, et moins encor… Fumée !
« Oh ! qui donc, de cette façon Mélancolieuse et touchante, Quel rustique et jeune garçon, Quel bouvier, quel pâtre, ô chanson,
Te chante ? « Quel simple, ignorant de ce qu'il, Oh ! de tout ce qu'il ressuscite De tendre, en moi, de puéril,
Ajoute ce charme subtil Au site ? « Charme dont, languissant musard, Je suis ému jusqu'à la larme,
Parce que, inattendu, sans art, Il éclôt d'un simple hasard, Ce charme ! « Voilà ! le fredon d'un vilain,
L'odeur d'un pré, la saison, l'heure, Un peu de bleu crépusculin, Voilà ! ce n'est pas plus malin… On pleure !
« Eh quoi ! pleurer comme d'amour Pour un lon lon la monotone, Pour le dernier soupir du jour, Pour le vent dans les arbres, pour
L'automne ? « De quoi donc souffrent-ils, mes nerfs ? De quoi donc, mon âme, es-tu veuve, Pour que, parmi ces champs déserts,
Un air tel que tous les vieux airs M'émeuve ? « Est-ce là mon état normal ? De quel ciel suis-je nostalgique ?
De quel pays ai-je le mal ?… Tais-toi, chant qui me rends ce val Magique ! « Ah ! de mes larmes il appert
Que dans un désordre je sombre ! Quoi ! pleurer parce que Vesper S'allume, et qu'une voix se perd Dans l'ombre ?
« Savourer le charme anxieux Du moment et de l'atmosphère ? Jouir de l'ouïe et des yeux ? — Hélas ! il y a pourtant mieux
À faire ! « Il y a pourtant plus d'un but Digne d'un homme jeune et libre ! O chanson dans le lointain… chut !
Ne serai-je jamais qu'un luth Qui vibre ? « Je m'en blâme… et toujours, si on Chante un chant dans un lointain rose,
Je retourne avec passion A cette délectation Morose ! « La tristesse est un aconit
Doux et vénéneux, que j'aspire ! Et mon vivre est selon le rit De ton Jacques d'As you like it, Shakspeare !
« Mon cœur m'échappe, se mêlant A toute fin de jour jolie ; Et sitôt qu'un air doux et lent Monte, j'en suce la mélan-
Colie ! « Oui, tout le triste qui coula D'un chant, à l'heure violette, Est sucé par moi… lon, lon, la…
Comme l'œuf est sucé par la Belette ! »
Cookies on Poetry Cove