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1883

Les vieilles Haies

Maurice ROLLINAT

Fauves, couvrant l'horreur, le mystère et l'ennui, Tantôt pleines de jour, tantôt pleines de nuit, De murmures et de silences ; Hostiles au toucher comme des hérissons,

Elles sont là, mêlant à d'éternels frissons D'interminables somnolences. Elles ont l'attitude et la couleur des bois : Aubépines, genêts, fougères, et parfois

Un panache de chèvrefeuille Leur donnent une odeur suave à respirer ; Leurs fruits ? c'est le hasard qui les fait prospérer, Et c'est le merle qui les cueille.

Elles sont un écran pour le sentier poudreux, Un abri pour le pâtre, et pour les amoureux Le lieu des rendez-vous fidèles ; Et quand l'ombre noircit la plaine et le ravin,

La nonne lavandière et le mauvais devin Dialoguent à côté d'elles. Tous les anciens buissons poussent dru, haut et droit, Comme aussi, bien souvent, ils penchent, et l'on voit

Sous l'azur clair ou qui se fronce, Au-dessus du ruisseau chuchoteur ou dormant, La courbure agressive et l'échevèlement Épouvantable de la ronce.

Rarement effleurés par les beaux papillons, Ils sont le labyrinthe aimé des vieux grillons ; Plus d'une cigale en tristesse Y hasarde un son maigre et que l'âge a faussé ;

Grenouilles et crapauds visitent leur fossé, Et la couleuvre est leur hôtesse. Hélas ! dans ces fouillis qu'elle connaît si bien Cette sournoise ourdit son muet va-et-vient

Que maint sifflement entrecoupe ; Malheur au nid d'oiseau ! L'ogresse à pas tordus Se hisse pour biber les œufs tout frais pondus Dans la pauvre petite coupe.

À la longue, parfois, ces grands buissons affreux Ont bu tous les venins que vont baver sur eux L'aspic et la vipère noire : Aussi, lorsque l'été réchauffeur des déserts

Promène au fond des trous, sur l'onde et dans les airs Son invisible bassinoire, La haie empoisonnée, après son long sommeil, Étire ses rameaux qui s'enflent au soleil

Comme autant de bêtes squammeuses ; Et contre les troupeaux sveltes et capricants Elle se dresse, armée, avec tous ses piquants, D'innombrables dents venimeuses.

Dans la pourpre de l'aube ou des soleils couchants, Au bord des bois, des lacs, des vignes et des champs, Des prés ou des châtaigneraies, L'habitant du ravin, du val et des plateaux

Vénère à son insu ces sombres végétaux : Car, à la fin, les vieilles haies, À force d'avoir vu tant de piétons bourbeux, D'ânes et de moutons, de vaches et de bœufs,

Ont, comme les très vieux visages, Pris un air fantomal, prophétique, assoupi, Qui sur le chemin neuf et le mur recrépi Jette un reflet des anciens âges

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