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1883

Les Serpents

Maurice ROLLINAT

Auprès d'une rivière où des broussailles trempent, Dans des chemins perdus, monticuleux et roux, On les voit se traîner aux abords de leurs trous, Onduleux chapelets de vertèbres qui rampent.

Oh, le serpent ! Le si fantastique animal Qui surgit brusquement des feuilles ou des pierres Et qui laisse couler de ses yeux sans paupières La lueur magnétique et féroce du mal !

Car il a des regards aussi froids que des lames, Qui tiennent en arrêt les moins épouvantés ; Car il pompe l'oiseau de ses yeux aimantés Et fait mourir de peur les crapauds et les femmes.

Hideux comme la Mort et beau comme Satan Dont il est le mystique et ténébreux emblème, Son apparition rend toujours l'homme blême : C'est le fantôme auquel jamais on ne s'attend.

Et tandis que suant le crime et le mystère, Tout un perfide essaim du monde végétal Recèle inertement plus d'un venin fatal, Il est le charrieur des poisons de la terre.

Le talus, le fossé, l'ornière, le buisson Brillent de sa couleur étincelante et sourde ; Et la couleuvre agile et la vipère lourde Allument dans la brande un tortueux frisson.

Il en est dont la peau, comme dans les féeries, Surprend l'œil ébloui par de tels chatoîments Qu'on dirait, à les voir allongés et dormants, Des rubans d'acier bleu lamés de pierreries.

Complices de la ronce et des cailloux coupants, Ils habitent les prés, les taillis et les berges ; Et l'on voit dans l'horreur des grandes forêts vierges ; Maints troncs d'arbres rugueux cravatés de serpents.

Là, non loin du python qui fait sa gymnastique, Le boa, par un ciel rutilant et soufré, Digère à demi mort quelque buffle engouffré Dans l'abîme visqueux de son corps élastique.

En hiver le serpent s'encave dans les rocs ; Il va s'ensevelir au creux pourri de l'arbre, Ou roule en bracelet son pauvre corps de marbre Sous les tas de fumier que piétinent les coqs.

Mais après les frimas, la neige et les bruines, Il gagne les ravins et le bord des torrents ; Il remonte le dos écumeux des courants Et grimpe, ainsi qu'un lierre, aux vieux murs en ruines.

Comme un convalescent par les midis bénins, Parfois il se hasarde et rôde à l'aventure, Impatient de voir s'embraser la nature Pour mieux inoculer ses terribles venins.

Alors du fouillis d'herbe au monceau de rocailles, Bougeur sobre et muet, sournois et cauteleux, Il rampe avec lenteur et s'arrête frileux Sous le soleil cuisant qui fourbit ses écailles.

Solitaire engourdi qu'endort l'air étouffant, Il écoute passer la brise insaisissable ; Et les crépitements d'insectes sur le sable Bercent son sommeil long comme un sommeil d'enfant.

Réveillé, le voilà comme une ombre furtive Qui se dresse en dardant ses crochets à demi, Et qui, devant la proie ou devant l'ennemi, Siffle comme la bise et la locomotive.

Mais il aime le sol et la lumière ; il est Le frôleur attendri des menthes et des roses ; Sa colère se fond dans la douceur des choses, Et cet empoisonneur est un buveur de lait.

Aussi l'infortuné reptile mélomane Qui se tord sous le poids de sa damnation M'inspire moins d'effroi que de compassion : J'aime ce réprouvé d'où le vertige émane.

Et quand j'erre en scrutant le mystère de l'eau Qui frissonne et qui luit dans la pénombre terne, J'imagine souvent au fond d'une caverne Les torpides amours du Cobra-Capello.

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