Skip to content
1883

Les petits Fauteuils

Maurice ROLLINAT

Assis le long du mur dans leurs petits fauteuils, Les deux babys chaussés de bottinettes bleues, Regardent moutonner des bois de plusieurs lieues Où l'automne a déjà tendu ses demi-deuils.

Auprès du minet grave et doux comme un apôtre, Côte à côte ils sont là, les jumeaux ébaubis, Tous deux si ressemblants de visage et d'habits Que leur mère s'y trompe et les prend l'un pour l'autre.

Aussi, sur le chemin, la bergère en sabots S'arrête pour mieux voir leurs ivresses gentilles Qu'un barrage exigu, fixé par deux chevilles, Emprisonne si peu dans ces fauteuils nabots.

Avec l'humidité de la fleur qu'on arrose, Leur bouche de vingt mois montre ses dents de lait, Ou se ferme en traçant sur leur minois follet Un accent circonflexe adorablement rose.

Leurs cheveux frisottés où la lumière dort Ont la suavité vaporeuse des nimbes, Et, sur leurs fronts bénis par les anges des limbes, S'emmêlent, tortillés en menus crochets d'or.

Parfois, en tapotant de leurs frêles menottes La planchette à rebords où dorment leurs pantins, Ils poussent des cris vifs, triomphants et mutins, Avec l'inconscience exquise des linottes.

Tout ravis quand leurs yeux rencontrent par hasard La mouche qui bourdonne et qui fait la navette, On les voit se pâmer, rire, et sur leur bavette Saliver de bonheur à l'aspect d'un lézard.

En inclinant vers eux ses clochettes jaspées, Le liseron grimpeur du vieux mur sans enduit Forme un cadre odorant qui bouge et qui bruit Autour de ces lutins en robes de poupées.

Et tandis que venu des horizons chagrins, Le zéphyr lèche à nu leurs coudes à fossettes, L'un s'amuse à pincer ses petites chaussettes, Et l'autre, son collier d'ivoire aux larges grains.

La poule, sans jeter un gloussement d'alarme, Regarde ses poussins se risquer autour d'eux, Et le chien accroupi les surveille tous deux D'un œil mélancolique où tremblote une larme.

La campagne qui meurt paraît vouloir mêler Son râle d'agonie à leurs frais babillages ; Maint oiselet pour eux retarde ses voyages, Et dans un gazouillis semble les appeler.

Le feuillage muet qui perd ses découpures, En les voyant, se croit à la saison des nids ; Et la flore des bois et des étangs jaunis Souffle son dernier baume à leurs narines pures.

Mais voilà que chacun, penchant son joli cou, Ferme à demi ses yeux dont la paupière tremble ; Une même langueur les fait bâiller ensemble Et tous deux à la fois s'endorment tout à coup :

Cependant qu'au-dessus de la terre anxieuse Le soleil se dérobe au fond des cieux plombés Et que le crépuscule, embrumant les bébés, Verse à leur doux sommeil sa paix silencieuse.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
Les petits Fauteuils · Maurice ROLLINAT · Poetry Cove