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1899

Les petits Cailloux

Maurice ROLLINAT

Roulés par d'antiques déluges Ou par des torrents disparus, Sur tant de chemins parcourus Ils ont rencontré des refuges.

Ils gisent au hasard du temps, À la merci brusque de l'homme, Dormant leur immobile somme, Mornes, gais, obscurs, miroitants.

Il vous en apparaît, parfois, Un tas tout blanc sous des aigrettes D'herbes folles et de fleurettes Dans la clairière d'un grand bois.

Certains, au pied d'un très vieil arbre, Semblent au fond d'un ravin gris, Sur une mousse vert-de-gris, De beaux petits morceaux de marbre.

La chenille qu'humide ou sec Un coup de vent jette ou remporte Bien collée à sa feuille morte ; L'aiguisage d'un petit bec ;

Fourmis au repos comme à l'œuvre ; La rampade, le repliement Tassé, le désenroulement Brusque ou dormi de la couleuvre ;

Les divers grincés du grillon Selon qu'il s'arrête ou qu'il flâne ; La caresse d'un mufle d'âne ; Le flottement d'un papillon :

Tout cela, léger, taciturne, Ou d'un murmure si discret, Ils l'ont ! et savent le secret De plus d'une bête nocturne.

Ils ornent le recoin seulet, Émaillent le sentier sauvage, Le fossé, le mignon rivage De la source et du ruisselet.

L'averse vient quand il lui plaît Leur donner fraîcheur et breuvage ; Le soleil, après ce lavage, Les essuie avec un reflet.

Ovales, ronds, plats ou bombés, Polis, blancs, jaunes, violâtres, Ils attachent les yeux du pâtre Aux longs regards inoccupés,

Comme ils frappent le solitaire Qui, lassé du visage humain, Trouve toujours sur son chemin De quoi se pencher vers la terre,

Et leur aspect, même au temps froid, Charme encor le plus triste endroit, Car on sait que chacun recèle Cet éclair soudain, rouge et bleu,

Cette âme furtive du feu : La prestigieuse étincelle ! Là, frôlés de ces glisseurs doux : Le lézard, le ver et l'insecte,

Au bord d'une eau qui les humecte, Ils rêvent les petits cailloux. Au milieu des clartés éteintes Le soleil, retardant sa mort,

Ajoute comme un glacis d'or, Comme un frisson rose à leurs teintes. Et, quand d'un invisible vol Dans l'air, au chant du rossignol,

Vont les brises capricieuses… L'astre sorcier qui les revêt De son ombre magique, en fait D'étranges pierres précieuses.

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