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1883

Les Lèvres

Maurice ROLLINAT

Depuis que tu m'as quitté, Je suis hanté par tes lèvres, Inoubliable beauté ! Dans mes spleens et dans mes fièvres,

À toute heure, je les vois Avec leurs sourires mièvres ; Et j'entends encor la voix Qui s'en échappait si pure

En disant des mots grivois. Sur l'oreiller de guipure J'évoque ton incarnat, Délicieuse coupure !

Ô muqueuses de grenat, Depuis que l'autre vous baise, Je rêve d'assassinat ! Cœur jaloux que rien n'apaise,

Je voudrais le poignarder : Son existence me pèse ! Oh ! que n'ai-je pu garder Ces lèvres qui dans les larmes

Savaient encor mignarder ! Aujourd'hui, je n'ai plus d'armes Contre le mauvais destin, Puisque j'ai perdu leurs charmes !

Quelle ivresse et quel festin Quand mes lèvres sur les siennes Buvaient l'amour clandestin ! Où sont tes langueurs anciennes,

Dans ce boudoir qu'embrumait L'ombre verte des persiennes ! Alors ta bouche humait En succions convulsives

Ton amant qui se pâmait ! Ô mes caresses lascives Sur ses lèvres, sur ses dents Et jusque sur ses gencives !

Jamais las, toujours ardents, Nous avions des baisers fauves Tour à tour mous et mordants. Souviens-toi de nos alcôves

Au fond des bois, dans les prés, Sur la mousse et sur les mauves, Quand des oiseaux diaprés Volaient à la nuit tombante

Dans les arbres empourprés ! Mon âme est toute flambante En songeant à nos amours : C'est ma pensée absorbante !

Et j'en souffrirai toujours : Car ces lèvres qui me raillent, Hélas ! dans tous mes séjours, Je les vois qui s'entre-bâillent !

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