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1883

Les deux Poitrinaires

Maurice ROLLINAT

La brise en soupirant caresse l'herbe haute. Tous les deux, bouche ouverte, ils marchent côte à côte, Dos voûté, cou fluet ; Près d'une haie en fleurs où l'ébène des mûres

Luit dans le fouillis vert des mignonnes ramures, Ils vont, couple muet. Ils ont la face blanche et les pommettes rouges ; Comme les débauchés qui vivent dans les bouges

On les voit chanceler. Leur œil vaguement clair dans un cercle de bistre A cette fixité nonchalante et sinistre Qui vous fait reculer.

Ils ont une toux sèche, aiguë, intermittente. Elle, après chaque accès, est toute palpitante, Et lui, crache du sang ! Et l'on flaire la mort à ces poignants symptômes,

Et l'aspect douloureux de ces vivants fantômes Opprime le passant. Ils se serrent les mains dans une longue étreinte Avec le tremblement de la pudeur contrainte

Se choquant au désir, Et pour mieux savourer l'amour qui les enfièvre, L'une à l'autre parfois se colle chaque lèvre, Folles de se saisir.

Autour d'eux tout s'éveille et songe à se refaire. Homme et bête à plein souffle aspirent l'atmosphère, Rajeunis et contents. Tout germe et refleurit ; eux, ils sont chlorotiques ;

Tout court ; et chaque pas de ces pauvres étiques Les rend tout haletants. Eux seuls font mal à voir, les amants poitrinaires Avec leurs regards blancs comme des luminaires,

Et leur maigre longueur ; Je ne sais quoi de froid, d'étrange et de torpide Sort de ce couple errant, hagard, presque stupide À force de langueur.

Et pourtant il leur faut l'amour et ses morsures ! Dépravés par un mal, aiguillon des luxures, Ils avancent leur mort ; Et le suprême élan de leur force brisée

S'acharne à prolonger dans leur chair épuisée Le frisson qui les tord. Se posséder ! Pour eux que la tristesse inonde, C'est l'oubli des douleurs pendant une seconde,

C'est l'opium d'amour ! Ils se sentent mourir avec béatitude Dans ce spasme sans nom dont ils ont l'habitude, Jour et nuit, nuit et jour !

Ensemble ils ont passé par les phases funèbres Où les nœuds acérés de leurs frêles vertèbres Leur ont crevé la peau ; Ensemble ils ont grincé de la même torture :

Donc, ils veulent payer ensemble à la nature L'inévitable impôt. Et le gazon muet, quoique plein d'ironies, Va voir l'accouplement de ces deux agonies

Naître et se consommer ; Et les profonds échos répéteront les râles De ces deux moribonds dont les lèvres si pâles Revivent pour aimer !

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