J'aimais ses cheveux noirs comme des fils de jais Et toujours parfumés d'une exquise pommade, Et dans ces lacs d'ébène où parfois je plongeais S'assoupissait toujours ma luxure nomade.
Une âme, un souffle, un cœur vivaient dans ces cheveux Puisqu'ils étaient songeurs, animés et sensibles, Moi, le voyant, j'ai lu de bizarres aveux Dans le miroitement de leurs yeux invisibles.
La voix morte du spectre à travers son linceul, Le verbe du silence au fond de l'air nocturne, Ils l'avaient : voix unique au monde que moi seul J'entendais résonner dans mon cœur taciturne.
Avec la clarté blanche et rose de sa peau Ils contrastaient ainsi que l'aurore avec l'ombre ; Quand ils flottaient, c'était le funèbre drapeau Que son spleen arborait à sa figure sombre.
Coupés, en torsions exquises se dressant, Sorte de végétal, ayant l'humaine gloire, Avec leur aspect fauve, étrange et saisissant, Ils figuraient à l'œil une mousse très noire.
Épars, sur les reins nus, aux pieds qu'ils côtoyaient Ils faisaient vaguement des caresses musquées ; Aux lueurs de la lampe ardents ils chatoyaient Comme en un clair-obscur l'œil des filles masquées.
Quelquefois ils avaient de gentils mouvements Comme ceux des lézards au flanc d'une rocaille, Ils aimaient les rubis, l'or et les diamants, Les épingles d'ivoire et les peignes d'écaille.
Dans l'alcôve où brûlé de désirs éternels J'aiguillonnais en vain ma chair exténuée, Je les enveloppais de baisers solennels Étreignant l'idéal dans leur sombre nuée.
Des résilles de soie où leurs anneaux mêlés S'enroulaient pour dormir ainsi que des vipères, Ils tombaient d'un seul bond touffus et crespelés Dans les plis des jupons, leurs chuchotants repaires.
Aucun homme avant moi ne les ayant humés, Ils ne connaissaient pas les débauches sordides ; Virginalement noirs, sous mes regards pâmés Ils noyaient l'oreiller avec des airs candides.
Quand les brumes d'hiver rendaient les cieux blafards, Ils s'entassaient, grisés par le parfum des fioles, Mais ils flottaient l'été sur les blancs nénuphars Au glissement berceur et langoureux des yoles.
Alors, ils préféraient les bluets aux saphirs, Les roses au corail et les lys aux opales ; Ils frémissaient au souffle embaumé des zéphirs Simplement couronnés de marguerites pâles.
Quand parfois ils quittaient le lit, brûlants et las, Pour venir aspirer la fraîcheur des aurores, Ils s'épanouissaient aux parfums des lilas Dans un cadre chantant d'oiseaux multicolores.
Et la nuit, s'endormant dans la tiédeur de l'air Si calme, qu'il n'eût pas fait palpiter des toiles, Ils recevaient ravis, du haut du grand ciel clair, La bénédiction muette des étoiles.
Mais elle blêmissait de jour en jour ; sa chair Quittait son ossature, atome par atome, Et navré, je voyais son pauvre corps si cher Prendre insensiblement l'allure d'un fantôme.
Puis à mesure, hélas ! que mes regards plongeaient Dans ses yeux qu'éteignait la mort insatiable, De moments en moments, ses cheveux s'allongeaient Entraînant par leur poids sa tête inoubliable.
Et quand elle mourut au fond du vieux manoir, Ils avaient tant poussé pendant son agonie, Que j'en enveloppai comme d'un linceul noir Celle qui m'abreuvait de tendresse infinie.
Ainsi donc, tes cheveux furent tes assassins. Leur perfide longueur à la fin t'a tuée, Mais, comme aux jours bénis où fleurissaient tes seins, Dans le fond de mon cœur je t'ai perpétuée.
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