Dans un bourg de province appelé Saint-Christophe, Un jour que je rôdais près des chevaux de bois, Au son désespéré d'un grand orgue aux abois, J'entrevis tout à coup deux bottines d'étoffe.
L'une semblait dormir sur le frêle étrier, L'autre bougeait avec une certaine morgue. A quelque pas, sans trêve, un vieux ménétrier Se démanchait le bras comme le joueur d'orgue.
Les grincements aigus du violon m'entraient Dans l'âme, et m'égaraient au fond d'un spleen sans bornes, Et toujours, toujours les bottines se montraient Dans le gai tournoiement des petits chevaux mornes.
Pauvres petits chevaux ! roides sous le harnais, Vertigineusement ils roulaient dans le vague. Leur maître, un acrobate à l'accent béarnais, S'essoufflait à crier : « A la bague ! A la bague ! »
Ils me navraient ! J'aurais voulu les embrasser Et dire à leur bois peint, que je douais d'une âme, Combien je maudissais le bateleur infâme Qui se faisait un jeu d'ainsi les harasser.
Mais en vain j'emplissais mes yeux de leurs marbrures, Et je m'apitoyais sur leur mauvais destin, Mon regard ne lorgnait, lascif et clandestin, Que les bottines, dont il buvait les cambrures.
Oh ! comme elles plaquaient sur les doux inconnus Dont mon rêve léchait l'ensorcelant mystère ! Moules délicieux de pieds frôleurs de terre Que j'aurais voulu mordre en les voyant tout nus.
Et le ménétrier sciait ses cordes minces Et celui qui tournait la manivelle, hélas ! De l'orgue poitrinaire effroyablement las Y cramponnait ses mains, abominables pinces.
Quelle mélancolie amoureuse dans l'air Et dans mon cœur ! des chants rauques sortaient des bouges, Un soleil capiteux dardait ses rayons rouges Qui grisaient lentement les filles à l'œil clair.
Bruits, senteurs, atmosphère, aspect de la cohue Se ruant à la fête avec des rires mous, Et des petits chevaux tournant comme un remous, Jusqu'à l'entrain niais des bourgeois que je hue ;
Toutes ces choses-là sans doute m'obsédaient, Mais qu'était-ce à côté de ces bottines grises Dont ma chair et mon âme étaient si fort éprises Que j'aurais souffleté ceux qui les regardaient ?
Ainsi que d'un écrin gorgé de pierreries, D'épingles d'or massif, et de gros diamants, Il en sortait pour moi tant d'éblouissements Que mon œil effaré nageait dans des féeries.
Elles me piétinaient l'imagination, Mais avec tant d'amour, qu'ainsi foulé par elles, J'avais des voluptés presque surnaturelles Qui m'emportaient en pleine hallucination.
Alors, plus d'acrobate à la figure osseuse, Plus de foule ! plus rien ! sous les cieux embrasés, Au milieu d'une extase aromale et berceuse J'avais pour m'assoupir un hamac de baisers.
Oh ! qui rendra jamais l'attouchement magique De ces bottines d'ange aux souplesses d'oiseaux ? Tout ce que la langueur a de plus léthargique Se mêlait à ma moelle et coulait dans mes os !
Leurs petits bouts carrés me becquetaient les lèvres. Et leurs talons pointus me chatouillaient le cou ; Et tout mon corps flambait : délicieuses fièvres Qui me vaporisaient le sang ! — Quand tout à coup,
La nuit vint embrumer le bourg de Saint-Christophe : L'orgue et le violon moururent tous les deux ; Les petits chevaux peints s'arrêtèrent hideux ; Et je ne revis plus les bottines d'étoffe.
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