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1883

Le Portrait

Maurice ROLLINAT

Elle téta la vie au sein d'une pauvresse. Dès le maillot, elle eut l'abominable ivresse D'un lait sanguinolent et presque vénéneux. L'air froid d'un gîte infect aux murs fuligineux

Granula ses poumons en gelant sa poitrine ; À travers sa peau, mince et navrante vitrine, Sa mère put compter ses pauvres petits os. Elle a grandi pourtant : lamentables fuseaux,

Ses membres rabougris et rongés par la fièvre Se durcissent avec des souplesses de chèvre, L'épaule s'élargit, le buste émacié S'allonge sveltement sur des hanches d'acier ;

Le sein s'est aiguisé jusqu'à piquer ses hardes, Et sa figure verte aux lèvres si blafardes Prend la vague stupeur et l'âpre étrangeté D'une mélancolique et spectrale beauté.

De son crâne fluet où grouillent les détresses Jaillissent des cheveux fantastiques, sans tresses, Fouillis d'ébène, épais, tordus, fous, au reflet Tour à tour diapré, bleuâtre et violet,

Ayant de ces frissons inconnus à la terre, Crinière d'outre-tombe où flotte le mystère. Et ses yeux par l'horreur sans cesse écarquillés, Saphirs phosphorescents, douloureux et mouillés,

Qui se meurent d'ennui dans leur cercle de bistre, Ses yeux ont maintenant une splendeur sinistre !

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