J'habite l'Océan, Les joncs des marécages, Les étranges pacages Et le gouffre béant.
Je plonge sous les flots, Je danse sur la vague, Et ma voix est si vague Qu'elle échappe aux échos.
Je sonde les remous Et, sur le bord des mares, Je fais des tintamarres Avec les crapauds mous.
Je suis dans les gazons Les énormes vipères, Et dans leurs chauds repaires J'apporte des poisons.
Je sème dans les bois Les champignons perfides ; Quand je vois des sylphides, Je les mets aux abois.
J'attire le corbeau Vers l'infecte charogne, J'aime que son bec rogne Ce putride lambeau.
Je ris quand le follet Séduit avec son leurre L'enfant perdu qui pleure De se voir si seulet.
Je vais dans les manoirs Où le hibou m'accueille ; J'erre de feuille en feuille Au fond des halliers noirs.
Mais, malgré mon humour Satanique et morose, Je vais baiser la rose Tout palpitant d'amour.
Les nocturnes parfums Me jettent leurs bouffées ; Je hais les vieilles fées Et les mauvais défunts.
La forêt me chérit, Je jase avec la lune ; Je folâtre dans l'une Et l'autre me sourit.
La rosée est mon vin. Avec les violettes Je bois ses gouttelettes Dans le fond du ravin.
Quelquefois j'ose aller Au fond des grottes sourdes ; Et sur les brumes lourdes Je flotte sans voler.
A moi le loup rôdant Et les muets cloportes ! Les choses qu'on dit mortes M'ont pris pour confident.
Quand les spectres blafards Rasent les étangs mornes, J'écoute les viornes Parler aux nénuphars.
Invisible aux humains, Je suis les penseurs chauves Et les poètes fauves Vaguant par les chemins.
Quand arrive minuit, Je dévore l'espace, Dans l'endroit où je passe On n'entend pas de bruit.
Mais lorsque le soleil Vient éclairer la terre, Dans les bras du mystère Je retourne au sommeil.
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