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1883

La Rivière dormante

Maurice ROLLINAT

Au plus creux du ravin où l'ombre et le soleil Alternent leurs baisers sur la roche et sur l'arbre, La rivière immobile et nette comme un marbre S'enivre de stupeur, de rêve et de sommeil.

Plus d'un oiseau, dardant l'éclair de son plumage, La brûle dans son vol, ami des nénuphars ; Et le monde muet des papillons blafards Y vient mirer sa frêle et vacillante image.

Descendu des sentiers tout sablés de mica, Le lézard inquiet cherche la paix qu'il goûte Sur ses rocs fendillés d'où filtrent goutte à goutte Des filets d'eau qui font un bruit d'harmonica.

La lumière est partout si bien distribuée Qu'on distingue aisément les plus petits objets ; Des mouches de saphir, d'émeraude et de jais Au milieu d'un rayon vibrent dans la buée.

Sa mousse qui ressemble aux grands varechs des mers Éponge tendrement les larmes de ses saules, Et ses longs coudriers, souples comme des gaules, Se penchent pour la voir avec les buis amers.

Ni courant limoneux, ni coup de vent profane : Rien n'altère son calme et sa limpidité ; Elle dort, exhalant sa tiède humidité, Comme un grand velours vert qui serait diaphane.

Pourtant cette liquide et vitreuse torpeur Qui n'a pas un frisson de remous ni de vague, Murmure un son lointain, triste, infiniment vague, Qui flotte et se dissipe ainsi qu'une vapeur.

Du fond de ce grand puits qui la tient sous sa garde, Avec ses blocs de pierre et ses fouillis de joncs, Elle écoute chanter les hiboux des donjons Et réfléchit l'azur étroit qui la regarde.

Des galets mordorés et d'un aspect changeant Font à la sommeilleuse un lit de mosaïque Où, dans un va-et-vient béat et mécanique. Glissent des poissons bleus lamés d'or et d'argent.

Leurs nageoires qui sont rouges et dentelées Dodelinent avec leur queue en éventail : Si transparente est l'eau, qu'on peut voir en détail Tout ce fourmillement d'ombres bariolées.

Comme dans les ruisseaux clairs et torrentueux Qui battent les vieux ponts aux arches mal construites, L'écrevisse boiteuse y chemine, et les truites Aiment l'escarpement de ses bords tortueux.

L'âme du paysage à toute heure voltige Sur ce lac engourdi par un sommeil fatal, Dallé de cailloux plats et dont le fin cristal A les miroitements du songe et du vertige.

Et, sans qu'elle ait besoin des plissements furtifs Que les doigts du zéphyr forment sur les eaux mates, Pour prix de leur ombrage et de leurs aromates La rivière sourit aux végétaux plaintifs ;

Et quand tombe la nuit spectrale et chuchoteuse, Elle sourit encore aux parois du ravin : Car la lune, au milieu d'un silence divin, Y baigne les reflets de sa lueur laiteuse.

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