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1883

La Peur

Maurice ROLLINAT

Aussitôt que le ciel se voile Et que le soir, brun tisserand, Se met à machiner sa toile Dans le mystère qui reprend,

Je soumets l'homme à mon caprice, Et, reine de l'ubiquité, Je le convulse et le hérisse Par mon invisibilité.

Si le sommeil clot sa paupière, J'ordonne au cauchemar malsain D'aller s'accroupir sur son sein Comme un crapaud sur une pierre.

Je vais par son corridor froid, À son palier je me transporte, Et soudain, comme avec un doigt, Je fais toc toc toc à sa porte.

Sur sa table, ainsi qu'un hibou, Se perche une tête coupée Ayant le sourire du fou Et le regard de la poupée ;

Il voit venir à pas rampants Une dame au teint mortuaire, Dont les cheveux sont des serpents Et dont la robe est un suaire.

Puis j'éteins sa lampe, et j'assieds Au bord de son lit qui se creuse Une forme cadavéreuse Qui lui chatouille les deux pieds.

Dans le marais plein de rancune Qui poisse et traverse ses bas, Il s'entend appeler très bas Par plusieurs voix qui n'en font qu'une.

Il trouve un mort en faction Qui tourne sa prunelle mate Et meut sa putréfaction Avec un ressort d'automate.

Je montre à ses yeux consternés Des feux dans les maisons désertes, Et dans les parcs abandonnés, Des parterres de roses vertes.

Il aperçoit en frémissant, Entre les farfadets qui flottent, Des lavandières qui sanglotent Au bord d'une eau couleur de sang,

Et la vieille croix des calvaires De loin le hèle et le maudit En repliant ses bras sévères Qu'elle dresse et qu'elle brandit.

Au milieu d'une plaine aride, Sur une route à l'abandon, Il voit un grand cheval sans bride Qui dit : « Monte donc ! Monte donc ! »

Et seul dans les châtaigneraies, Il entend le rire ligneux Que les champignons vénéneux Mêlent au râle des orfraies.

Par les nuits d'orage où l'Autan Tord sa voix qui siffle et qui grince, Je vais emprunter à Satan Les ténèbres dont il est prince,

Et l'homme en cette obscurité Tourbillonne comme un atome, Et devient une cécité Qui se cogne contre un fantôme.

Dans un vertige où rien ne luit Il se précipite et s'enfourne, Et jamais il ne se retourne, Car il me sait derrière lui ;

Car, à son oreille écouteuse, Je donne, en talonnant ses pas La sensation chuchoteuse De la bouche que je n'ai pas.

Par moi la Norme est abolie, Et j'applique en toute saison Sur la face de la Raison Le domino de la Folie.

L'impossible étant mon sujet, Je pétris l'espace et le nombre Je sais vaporiser l'objet, Et je sais corporiser l'ombre.

J'intervertis l'aube et le soir La paroi, le sol et la voûte ; Et le Péché tient l'ostensoir Pour la dévote que j'envoûte.

Je fais un vieux du nourrisson ; Et je mets le regard qui tue La voix, le geste et le frisson Dans le portrait et la statue ;

Je dénature tous les bruits, Je déprave toutes les formes, Et je métamorphose en puits Les montagnes les plus énormes.

Je brouille le temps et le lieu ; Sous ma volonté fantastique Le sommet devient le milieu, Et la mesure est élastique.

J'immobilise les torrents, Je durcis l'eau, je fonds les marbres, Et je déracine les arbres Pour en faire des Juifs-errants ;

Je mets dans le vol des chouettes Des ailes de mauvais Esprits, De l'horreur dans les silhouettes Et du sarcasme dans les cris ;

Je comprime ce qui s'élance, J'égare l'heure et le chemin, Et je condamne au bruit humain La bouche close du Silence ;

Avec les zigzags de l'éclair J'écris sur le manoir qui tombe Les horoscopes de la Tombe, Du Purgatoire et de l'Enfer ;

Je chevauche le catafalque ; Dans les cimetières mouvants Je rends au nombre des vivants Tous ceux que la mort en défalque ;

Et par les carrefours chagrins, Dans les brandes et les tourbières, Je fais marcher de longues bières Comme un troupeau de pèlerins ;

Mais, le jour, je suis engourdie : Je me repose et je m'endors Entre ma sœur la Maladie Et mon compère le Remords.

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