C'était l'heure du rêve et de l'effacement : Tout, dans la nuit, allait se perdre et se dissoudre ; Et, d'échos en échos, les rumeurs de la foudre Traînaient dans l'air livide un sourd prolongement.
Pendue au bord des cieux pleins d'ombres et d'alarmes, Et si bas qu'un coteau semblait les effleurer, La pluie, ainsi qu'un œil qui ne peut pas pleurer, Amassait lentement la source de ses larmes.
Et, comme un souffle errant de brasier refroidi, Dans le val qui prenait une étrange figure, Un vent tiède, muet et de mauvais augure, Bouffait sur l'herbe morte et le buisson roidi.
Ce fut donc par un soir lourd et sans lune bleue, Qu'au milieu des éclairs brefs et multipliés, Je m'avançai tout seul entre ces peupliers Qui bordaient mon chemin pendant près d'une lieue.
Alors, les vieux trembleurs, si droits et si touffus, À travers les brouillards que l'obscurité file Bruissaient doucement et vibraient à la file, Tandis qu'au loin passaient des grondements confus.
Mais l'orage éclata ; l'autan lâcha ses hordes, Et les arbres bientôt devinrent sous leurs doigts Des harpes de géants, qui toutes à la fois Résonnèrent avec des millions de cordes.
Comme un frisson humain dans les vrais désespoirs Irrésistiblement court des pieds à la tête, Ainsi, de bas en haut, le vent de la tempête Sillonna brusquement les grands peupliers noirs.
Maintenant le tonnerre ébranlait la vallée ; La plaine et l'horizon tournoyaient ; et dardant Avec plus de fureur un zigzag plus ardent, L'éclair, d'un bout à l'autre, illuminait l'allée.
Sur des fonds sulfureux teintés de vert-de-gris Les peupliers traçaient d'horribles arabesques ; La foudre accompagnait leurs plaintes gigantesques, Et l'aquilon poussait d'épouvantables cris.
C'était un bruit houleux, galopant, élastique, L'infini dans le râle et dans le rire amer ; On entendait rouler l'avalanche et la mer Dans ce clapotement sauvage et fantastique.
Un vol prodigieux d'aigles estropiés Fouettant des maëlstroms de leurs ailes boîteuses ; Des montagnes de voix claires et chuchoteuses ; Des torrents de drapeaux, de flamme et de papiers ;
Un vaste éboulement de sable et de rocailles Dégringolant à pic au fond d'immenses trous ; Des tas enchevêtrés de serpents en courroux Sifflant à pleine gueule et claquant des écailles ;
Des fous et des blessés agonisant la nuit Au fond d'un grand Bicêtre ou d'un affreux hospice ; Deux trains se rencontrant au bord d'un précipice : Tout cela bigarrait ce formidable bruit.
Mais, degrés par degrés, l'orage eut moins de force, Et cessa. Le chaos disparut du vallon ; Un déluge rapide abattit l'aquilon, Et la foudre s'enfuit avec sa lueur torse.
Et toujours, entre tous mes soirs inoubliés, Cette sinistre nuit me poursuit et me hante, Cette nuit d'ouragan, rauque et tourbillonnante, Où gémirent en chœur deux mille peupliers !
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