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1883

Ballade des nuages

Maurice ROLLINAT

Tantôt plats et stagnants comme des étangs morts, On les voit s'étaler en flocons immobiles Ou ramper dans l'azur ainsi que des remords ; Tantôt comme un troupeau fuyard de bêtes viles,

Ils courent sur les bois, les ravins et les villes ; Et l'arbre extasié tout près de s'assoupir, Et les toits exhalant leur vaporeux soupir Qui les rejoint dans une ascension ravie,

Regardent tour à tour voyager et croupir Les nuages qui sont l'emblème de la vie. Plafonds chers aux corbeaux diseurs de mauvais sorts, Ils blessent l'œil de l'homme et des oiseaux serviles,

Mais les aigles hautains prennent de longs essors Vers eux, les maëlstroms, les écueils et les îles D'océans suspendus dans les hauteurs tranquilles. Après que la rafale a cessé de glapir,

Ils reviennent, ayant pour berger le zéphyr Qui les laisse rôder comme ils en ont envie, Et l'aube ou le couchant se met à recrépir Les nuages qui sont l'emblème de la vie.

Avec leurs gris, leurs bleus, leurs vermillons, leurs ors, Ils figurent des sphinx, des monceaux de fossiles, Des navires perdus, de magiques décors, Et de grands moutons noirs et blancs, fiers et dociles,

Qui vaguent en broutant par des chemins faciles ; Gros des orages sourds qui viennent s'y tapir, Ils marchent lentement ou bien vont s'accroupir Sur quelque montagne âpre et qu'on n'a pas gravie ;

Mais tout à coup le vent passe et fait déguerpir Les nuages qui sont l'emblème de la vie. Ô Mort ! Divinité de l'éternel dormir, Tu sais bien, toi par qui mon cœur s'use à gémir

Et dont l'appel sans cesse au tombeau me convie, Que je n'ai jamais pu contempler sans frémir Les nuages qui sont l'emblème de la vie.

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