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1883

Ballade de la reine des fourmis

Maurice ROLLINAT

Deux insectes de race avaient le même trou : L'un, grillon souffreteux, passablement poète, Mélomane enragé, rôdeur, maussade et fou ; Et l'autre, une fourmi sage et toujours en quête

De supputer au mieux l'avenir dans sa tête. Mais tous deux ils avaient de tendres unissons Dans leur amour des prés, des rocs et des moissons : Un taillis leur causait des voluptés égales,

Et l'aube emplissait d'aise et de joyeux frissons La reine des fourmis et le roi des cigales. Quand le grillon voulait aller je ne sais où Et risquer son corps frêle au vent de la tempête,

La mignonne fourmi l'enfermait au verrou, Et son charme en faisait tellement la conquête, Qu'il retenait l'ingrat au petit gîte honnête. La rainette des bois et celle des cressons

Admiraient à loisir leurs gentilles façons Quand ils poussaient au loin leurs courses conjugales, Et l'oiseau célébrait avec force chansons La reine des fourmis et le roi des cigales.

Ils rentraient tous les soirs à l'heure où le hibou Gémit lugubrement comme un mauvais prophète. Le grillon voulait bien courir le guilledou, Mais la fourmi disait : « Je serais inquiète,

« De grâce, viens dormir ! et j'aurai l'âme en fête ! » Ainsi toujours ! Amis du merle et des pinsons, Chéris du scarabée, et craints des charançons, Ils savourent en paix leurs dînettes frugales,

Et le ciel a béni dans l'herbe et les buissons La reine des fourmis et le roi des cigales. Princesse, qui m'appris dans tes saintes leçons Que travail et vertu sont les vrais écussons,

Ô toi qui de tendresse et d'amour me régales, Ne te semble-t-il pas, dis, que nous connaissons La reine des fourmis et le roi des cigales !

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