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1896

XX

Georges RODENBACH

Tels yeux parfois ont l'air plus vieux que leurs visages ; Et même s'ils sont clairs, même s'ils sont rieurs, À leur fatigue on les soupçonne antérieurs Et venus là s'ancrer après de longs voyages.

Regards âgés dans un ensemble puéril : Les yeux sont un octobre et la bouche un avril ; Eux sont pleins de feuilles mortes ; elle, de roses ; Et le contraste entre eux est presque un désaccord.

Où trouver un visage unifiant son sort Dont les lèvres avec les yeux se soient décloses Et dont la voix serait de la couleur des yeux ? Il faudrait pour cela des yeux qu'on inaugure,

Qui soient neufs, nés en même temps que la figure, Au lieu de ceux qu'on a, fanés par tant d'adieux, Dont le sort aboutit, pour faire un moment halte, À s'accoupler sur tel profil qui s'en exalte.

Yeux dont on ne sait plus l'âge ! Errantes lueurs ! Astres déchus sans cesse en route ! Yeux migrateurs ! Joyaux qui tour à tour ornaient une couronne, Passent dans un bijou d'église, émigrent dans

Un anneau, sans savoir quel or les environne ; Joyaux ! Yeux ! qui dira vos clairs antécédents ? Car les yeux, eux aussi, comme les pierreries, Vivent d'un destin propre, ont en eux leurs féeries.

Contemporains du luxe âgé de nos aïeux, Concomitants de je ne sais quels astres vieux ; Ils possèdent comme une âme rétrogradée, Faits d'antique azur, faits d'une perle évadée ;

Ils n'ont rien de terrestre et rien de temporel, Sertis et dessertis, depuis les lointains âges, Dans la métempsycose éparse des visages… C'est aussi par ses yeux que l'homme est immortel ?

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