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1896

XVIII

Georges RODENBACH

Les yeux des femmes sont des Méditerranées Faites d'azur et de l'écume des années Où l'âme s'aventure en sa jeune saison. Quelles mers sont là-bas, derrière l'horizon,

Qui déferlent autour de ces îles jumelles ? En quel golfe atterrir au fond bleu des prunelles ? L'infini s'y recule en un roulis berceur ; Et l'âme part, dérive, en proie aux vents rebelles,

S'extasiant parmi les yeux des femmes belles. Mais parfois l'ouragan convulse leur douceur Et l'âme va toucher les récifs des traîtrises ; Elle se heurte à des banquises de froideur :

Climats gelés, glaçons, brouillards, régions grises ; On navigue soudain sous un rouge équateur : Flammes d'orgueil, corail sanguin de la luxure, Feux convergeant de fleuves chauds qu'on ne voit pas.

Que d'embûches cachait ce piège qui s'azure ! L'âme est désemparée en de muets combats Et bientôt se mutile, abandonnant ses voiles, Vidant ses filets noirs de sa pêche d'étoiles,

Sacrifiant ses mâts pour se sauver un peu, Jetant cargaison, or, tout, dans l'abîme bleu ! Enfin, un soir que c'est la fin de sa jeunesse, L'âme s'amarre ; elle est édifiée et cesse

D'appareiller parmi les beaux yeux spacieux… Ah ! ce leurre d'aller voyager dans les yeux !

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