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1896

XVII

Georges RODENBACH

J'ai gardé dans mes yeux, comme un thésauriseur, L'or des moissons ; l'or des chevelures ; un site Dont mon âme fut seule à savoir la douceur ; Un couchant dont le rose à mon gré ressuscite ;

Puis tels cygnes au clair de la lune nageant, Des cygnes de qui l'aile a la forme des harpes, Harpes de Lohengrin aux musiques d'argent. J'ai gardé dans mes yeux de bleuâtres écharpes,

Vapeurs d'étangs, brouillards que la pluie a brochés, Et d'où montent des fonds de ville, des tourelles Qu'une guirlande, en fer, d'angélus lie entre elles… Et je marche portant dans mes yeux ces clochers

Vus un soir en voyage au bout du crépuscule. J'y garde encor des ciels, des arbres et de l'eau ; Des femmes que l'absence au fond de l'œil accule, Toutes tristes comme des lis dans un préau ;

Puis des noces en blanc, des baptêmes, la moire Sous la brise, d'un vieux canal horizontal… Or, ces reflets dans l'œil, c'est toute ma mémoire ; Un souvenir plutôt physique que mental :

Réverbérations d'enfance et de voyages, Dessins figuratifs des heures qui s'en vont, Survivances toutes visuelles qui font De mes yeux comme un grand reliquaire d'images !

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