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1891

XV

Georges RODENBACH

C'est un aquarium qui montre à nu, le mieux, Dans son eau compliquée, entre des murs de verre, Le cœur de l'eau, scruté par l'angoisse des yeux. Là, vraiment net et sûr, le cœur de l'eau s'avère !

Or, dans ce trouble glauque, on trouve un peu de soi, Un peu du cœur humain qui se tient clos et coi, Impénétrable cœur plein de choses confuses Qui dans des murs de verre aussi semblent recluses,

Ô cœur mystérieux comme un aquarium ! Rêves en léthargie, embryons de pensées Trempant dans une eau morte, aux pâleurs nuancées, Qui se peuple comme un beau songe d'opium :

Écailles reluisant, nageoires remuées, Mais dont l'élan se brise aux si courtes parois ; Désirs s'évertuant sur des minéraux froids ; Fourmillement visqueux de formes engluées

Et d'espoirs indécis, souffrant d'être captifs, Qui se crispent dans les varechs aux mailles noires. L'eau glauque se dilate en d'argentines moires Quand s'agite un des mille êtres végétatifs ;

Remuement éternel dans cette eau nonchalante Que la maligne ardeur des bêtes violente, — Ombres aux contours nets qui viennent, puis s'en vont… Aquarium du cœur, menteuse somnolence

Que tant de cauteleux mauvais désirs défont. Ah ! Comment devenir un bassin de silence Et comment devenir, par quel renoncement, Un aquarium nu, vidé de son tourment :

Verre où les poissons noirs ont cessé leurs passages, Âme sans passions, cristal sans tatouages ; Aquarium du cœur redevenu nouveau N'ayant plus que la claire innocence de l'eau.

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