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1896

XII

Georges RODENBACH

Mon âme dans les yeux languissamment dérive, Les yeux vastes et frais, comme emplis d'une eau vive ; Mon âme y vogue à cause aussi d'un certain bleu Qui dans les yeux, ainsi que dans l'eau, semble vivre,

Le bleu du ciel au fil des yeux qui flotte un peu… Et mon âme entraînée en eux se plaît à suivre Ces petits golfes clairs dans les roseaux des cils, Ces bords des yeux pareils à des anses de joie

Où mon âme en partance, un moment, s'atermoie Avant d'appareiller pour de lointains exils. Bords des yeux, bords de l'eau ! transparence bleuie ! Multiplication fragile des reflets !

Cristal prêt à mourir, vent, si tu l'éraflais ! Fraîcheur où la clarté de la lune est rouie ; Silence plein de nacre et plein d'herbes semblant Une flore inconnue et soudain révélée

D'un climat autre où la verdure est niellée. Ah ! ces bords frais des yeux où dort un sable blanc, Mon âme, triste du départ, y temporise, Prétextant la marée ou l'absence de brise,

Et s'y dorlote encore une minute à voir Tant de reflets parmi ces bords de nonchaloir, Puis démarre vers la haute mer des prunelles… Mais quel monde nouveau, quels pôles sont en elles,

Et qu'est-ce qu'on rencontre au bout des yeux quand on S'enfonce par delà leur ligne d'horizon ?

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