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1896

XII

Georges RODENBACH

Par ma fenêtre ouverte, une musique arrive Qui traverse l'espace et les crêpes du soir ; C'est d'un accordéon, au loin, à la dérive… Où s'en va la fumée en quittant l'encensoir ?

Où fuit le son à qui le couchant s'apparie, Et pourquoi voyager, s'en venir jusqu'à moi Et dans ma solitude apporter son émoi, Musique trop en pleurs qu'un léger vent charrie ?

Musique en peine de quelle âme ? Air aigrelet Qui se traîne comme une vieille sous un châle ; Un air de demi-deuil, on dirait violet, Mais qui se fane, à chaque instant un peu plus pâle !

J'écoute ; la musique image l'horizon : Chocs ; titillations ; froides gouttes de son Qui se figent en stalactites dans leur chute ; Grains envolés d'un vieux rosaire de couvent ;

Musique en rêve ! Et comme elle se répercute ! Elle cuivre l'espace ; elle sale le vent ; Puis elle est défaillante et devient déjà nulle… Presque à ras du silence elle va s'assoupir ;

Dans ma fenêtre, c'est comme un dernier soupir Et le tulle inquiet des rideaux en ondule… Ô soir ! cette musique en fuite me fait mal ! Car n'est-ce pas mon âme extériorisée,

Et la plainte sans nom que je n'ai pas osée, Et mon chagrin qui voudrait être lacrymal, Dans cet accordéon plein de mélancolie Qui comme un éventail en larmes se déplie.

Ce triste son lointain jusqu'à moi propagé S'ajoute dans le soir à la peine que j'ai, Si bien que c'est, en lui, moi-même que j'écoute, Ô mon destin jumeau, truchement désolé !

Car je l'aime surtout de le voir isolé Et, comme moi, si seul à poursuivre sa route, Sans que nul s'en émeuve au fond du soir transi Où graduellement son concert s'émiette.

Mais ma pitié du moins le suit tout inquiète, Tout affligée un peu, tout exaltée aussi, Instrument d'idéal qu'aucun cœur ne reflète — Ah ! que n'a-t-il été parmi les fifres gais ! —

Et qui s'obstine en sons tristement fatigués Pour empêcher la mort du Chant d'être complète !

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