Combien de souvenirs anciens, combien de choses
Se dédorent en nous aux limbes de l'oubli ;
Le missel ne sait plus la page où fut le pli,
Le jardin ne sait plus où sont mortes les roses.
Combien de souvenirs qui sont des pastels nus,
Portraits évaporés dont se brisa le verre,
Nous étant maintenant comme des inconnus
Où la mort du couchant seule se réverbère…
Combien de souvenirs, mais si vite oubliés !
La rivière bientôt dilue en son eau triste
Le reflet balancé des heureux peupliers.
Ah ! Comme tout s'en va ! Comme rien ne persiste !
Comme tout cet amas en nous de vieux décors
Pâlement restitue au fond de la mémoire
Un peu de la féerie en gaze rose et noire ;
Et comme l'air lui-même est oublieux des cors
Qui firent, dans des soirs éloignés, violence
À la virginité pensive du silence ;
Mais l'air en garde à peine un souvenir rosé ;
L'air est non moins guéri, non moins cicatrisé
Que de quelque blessure infime d'ariette…
Comme tout se déprend ! Comme tout s'émiette !