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1896

X

Georges RODENBACH

Quel aquarium glauque apparaît la Mémoire, En qui les souvenirs, les rêves, le passé Émergent par moments d'un clair-obscur glacé ; Clairière d'une grotte en deuil ! Liquide armoire

Dont les panneaux ont des ombres pour bas-reliefs Et qui conserve en elle un peu de notre vie : Amour mort qu'on retrouve en scintillements brefs (Collier perdu, mais qu'une perle certifie…) ;

Et nos espoirs mués en minéraux pensifs ; Nos efforts devenus des varechs convulsifs ; Telle bouche changée en coquillage inerte Et tel péché, comme un poisson, qui bouge au fond…

Comment redevenir la Mémoire déserte ? Mais sans cesse ces mous glissements la défont Et rouvrent une plaie au fil de la Mémoire. Sans cesse le passé, fait d'ombres, reparaît

Dans le repos de la Mémoire qui s'en moire. C'est comme si toujours quelque chose y mourait ! Car retrouver un fantôme d'ancienne joie, Le spectre d'une rose ou l'écho d'une voix,

C'est les voir mourir presque une seconde fois. Ah ! tout ce qui subsiste en nous grouille et louvoie ; Tout ce qui reparaît d'un temps qu'on oubliait, Déjà si loin, mais qui soudain dans nous remue :

Frôlements, frissons noirs et feuillage inquiet ; Ah ! ne jamais pouvoir redevenir l'eau nue ! Toujours sentir dans l'eau lasse renaître un pli, Et quelque forme errante, une ombre fugitive

Être l'inexorable empêcheuse d'Oubli ! Aquarium humain ! Mémoire sensitive ! Douleur quotidienne entre des verres clos ! Survivance de peine un peu somnambulique,

Comme si dans la châsse à la grêle relique On sentait, en baisant la vitre, souffrir l'Os !

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