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1896

VIII

Georges RODENBACH

Dans les portraits anciens où le temps collabore, Les mains ont mûri. Mains comme des fruits ambrés ! Combien de souvenirs tout à coup remembrés ! Car dans ces mains, c'est toute une âme qu'on explore ;

Dans ces veines, c'est tout un sang qui transparaît. Les mains ne sont-ce pas les échos du visage Qui divulguent ce qu'il taisait comme un secret ? Comment élucider le sens d'un paysage ?

Mais voici l'aide et la logique des chemins ; Or elles ont aussi leurs longs chemins, les mains, Qui se croisent et se quittent, comme en des feintes, Lignes où s'éclaircit l'énigme des mains peintes !

Que de signes encore aux mains des vieux portraits : Un pli, comme d'avoir trop feuilleté la Bible ; Des bagues prolongeant sur les doigts leurs ors frais Où quelque opale ou quelque améthyste, sensible

Comme un œil, éternise un ancien amour mort ; Ou bien encore un sceptre, une rose tenue, En un geste fixé d'orgueil ou de remords ; Ou bien la main sans but qui s'offre toute nue

Mais dont l'inflexion raconte le destin : À quels fuseaux de brume elle s'est occupée ; Pour qui, pour quelle cause, elle a tenu l'épée ; Si ce fut une chevelure ou du butin

Qu'elle aima manier au lointain des années. Mains probantes, encor qu'elles se soient fanées, Mains qui conservent des reflets comme un miroir, Mains des anciens portraits où tout peut se revoir,

Dont les lignes sont des indices et des preuves Recomposant l'homme ou la femme du portrait, Comme un royaume, mort, encor se connaîtrait Par le cours survécu des ruisseaux et des fleuves.

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