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1896

VI

Georges RODENBACH

D'où vient-il dans les yeux cet occulte affluent Des larmes, filet d'eau, ruisselet qui se mêle Au tranquille étang bleu pâle de la prunelle ; Source qui se divulgue en discontinuant,

Chapelet s'égrenant, gouttes accumulées… Or les vitres qu'un peu de pluie a granulées Ont un trouble semblable, et tout s'y brouille ainsi ! Mais pourquoi, mais sous quelle influence secrète

Cette eau des pleurs amers est-elle toujours prête ? Ce n'est pas que pour un malheur, pour un souci ! Même pour rien : pour un orgue triste, une fuite De nuages, des lis qui meurent sans emploi,

La source qu'on croyait captée au fond de soi Jusqu'au plein air des yeux est de nouveau déduite Et s'égoutte, collier d'âme désenfilé ! Or qui les filtre une à une, ces larmes nues ?

Élixir de douleur, né dans quelles cornues ? Et qui cristallisa leur mystère salé En l'émiettement de semblables globules ?… Quels sables sont en nous ? quel puits intérieur

D'où montent, en crevant, ces pleurs comme des bulles ? Ou bien le crâne est-il une grotte en moiteur D'où sourdent ces stalactites intermittentes ? Où donc le réservoir des pleurs, agrégat d'eaux ?

Quels circuits jusqu'aux yeux, au long de quelles pentes ? Où donc, sur quels penchants du cœur, sur quels coteaux, Les vignes dont le vin a rempli ces burettes Pour la messe de Joie ou la messe de Deuil ?

Sens divers et confus qu'ont les larmes muettes ; Peut-être sans raison autre que baigner l'œil D'un liquide qui vient de l'âme, et s'y fiance Pour en rendre plus bleue et claire la faïence.

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