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1896

V

Georges RODENBACH

L'œil est un glauque aquarium d'eau somnolente : Tranquillité, repos apparent, calmes plis Comme ceux qui s'éternisent dans les surplis ; Puis tout à coup un trouble, une ascension lente

D'un désir qui vient faire une blessure à l'eau, Moires d'une blessure élargie en halo. Ce désir s'évapore ; un autre lui succède. Chacun des mouvements de l'âme en cette eau tiède

Est une ombre sous des vitres qui disparaît ; En fuite comme avec des nageoires, l'ombre erre Et s'argente dans la transparence du verre. Aquarium peuplé de songes en arrêt !

Une pensée y nage à peine définie Et retourne dormir dans des varechs couchés Parmi les minéraux du crâne et ses rochers. Une autre pensée ose — et c'est une actinie

Ouvrant dans la prunelle un coquillage-fleur, Mais qu'on l'effleure, il se reclôt avec douleur ! Paysage qui change à tout instant : pensées Qui sont des poissons noirs, des perles nuancées,

Des monstres froids ou des infiniment petits, Corpuscules dans le fond de l'être blottis ; Embryons de projets, vagues germes de rêves, Émergeant d'on ne sait quel abîme mental,

Qui montent jusqu'à l'œil en assomptions brèves Et viennent animer cet écran de cristal.

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