Skip to content
1896

IX

Georges RODENBACH

Le malade pensif est si loin de la vie Et pour ses yeux la vie autrement signifie ; Comme tout s'est fané soudain, et quel recul ! Il voit dans leur aspect d'éternité les choses.

Était-ce bien la peine alors d'aimer les roses ? Et comme tout, vraiment presque tout, semble nul ! Il est si loin, si par delà le paysage ; Si haut, comme monté sur un clocher sans âge,

Comme enfin parvenu parmi de vierges monts. Ah ! qu'il prend en pitié tout ce que nous nommons Nos passions, nos buts, nos devoirs, nos mobiles ; Que les arbres, en bas, lui paraissent débiles !

L'amour ? Frivole jeu ! Vain espoir d'être aimé ! Vouloir toujours dans son âme le temps de mai ! Comme on s'acharne après cette folle chimère De se sentir, avec un autre, congénère,

De ne plus être seul, ni deux, mais un enfin… Rêve illusoire ! On est deux miroirs face à face Se renvoyant quelques reflets à leur surface… Ah ! s'être, fût-ce un jour, réalisé divin !

Avoir enclos l'éternité dans des minutes ! Mais c'était se vouer à d'impossibles luttes, Car on ne peut pas faire avec deux corps un cœur, On n'entre pas de force ainsi dans le bonheur !

Vanité que tous ces essais de bucolique, Ces fièvres, ces baisers, ces brèves pâmoisons, D'où l'on sort vide et vraiment trop mélancolique. Quant aux quotidiens conquérants de toisons,

Futile aussi, leur appétit de renommée. (La gloire ? écrire un peu son nom dans la fumée !) Ah ! combien vains tous ces ambitieux cabrés Pour être les chevaux vainqueurs dans la revue.

Est-ce la peine aussi ? Vaut-il qu'on s'évertue Vers des arcs de triomphe aussitôt délabrés ? L'orgueil, l'amour, autant d'inutiles trophées Dont se faire un moment des tombes attifées.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
IX · Georges RODENBACH · Poetry Cove