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1896

IX

Georges RODENBACH

Toutes ces mains : les mains des morts enfin inertes Qui tiennent droit un vieux crucifix comme une arme, Ou bien parfois quelques violettes de Parme ; Et d'autres mains, les mains d'amants qui sont expertes

À manier la chevelure d'une amante, À la bien partager en deux sur chaque épaule, À l'agiter comme le feuillage d'un saule Qui, dans le vent changeant, s'étrécit ou s'augmente.

Mains des fermes vendangeant les grappes du lait ; Mains des berceaux dépliant leurs roses trémières ; Et les mains des couvents en qui le chapelet Est un silencieux écheveau de prières ;

Toutes les mains s'évertuant vers des bonheurs, Mains mystiques, mains guerrières, si variées : Les mains, couleur de la lune, des mariées ; Les mains, couleur de grand soleil, des moissonneurs ;

Toutes : celles semant du grain ou des idées ; Accouchant le bloc de marbre, de la statue, Ou la mère, de l'enfant qui la perpétue ; Toutes les mains, jeunes, vieilles, lisses, ridées,

Toutes ont pour tourment caché ces lignes fines, Ces méandres de plis, cet enchevêtrement ; Or on dirait des cicatrices de racines, Nos racines que nous portons, secrètement.

C'est là, nous le sentons, que gît l'essentiel ; Ces lignes sont vraiment les racines de l'être ; Et c'est par là, quand nous commençâmes de naître, Que nous avons été déracinés du ciel.

La main en a gardé la preuve indélébile ; Et c'est pourquoi, malgré bonheurs, bijoux, baisers, Elle souffre de tous ces fils entrecroisés Qui font pleurer en elle une plaie immobile.

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