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1891

IV

Georges RODENBACH

Mon âme est dans l'exil, plaintive et détrônée, Quel goût peut-elle avoir des ivresses d'ici Et de la fausse joie un peu carillonnée Qui descend sur sa peine à travers l'air transi ?

Mais elle se console avec la vie en songe, La vie emmaillotée aux langes du mensonge. Mon âme a trop souffert aux chemins du Réel Et s'en trouve à jamais comme en convalescence.

C'est fini tout espoir, tout effort manuel Pour tirer de la vie un peu de renaissance Et vendanger soi-même, ainsi qu'on le voulait, Quelques grappes encor de raisin violet…

Les vignes sont en proie à d'autres que j'ignore ; Déjà le vin fermente en leur pressoir sonore ; Et pour moi désormais, terrain hostile et nu, La vie est un jardin d'épines et d'épées.

Mais les rêves du moins sont le monde ingénu Où se réfugieront nos mains inoccupées ; Qu'importe, au loin, la vie, et les appels des cors ! Les liesses du cuivre énamouré sont brèves,

Et notre âme sait bien qu'il n'y a que les rêves Qu'on puisse aimer toujours comme on aime les morts. Les rêves ! Eux, du moins, sont une amitié sûre, Joyaux où dort une lumière qui s'azure

Éternelle et multicolore comme l'eau… Et cela met en nous un trésor frais et beau. Ah ! Seigneur ! Augmentez en moi cette richesse Dont je suis à la fois le maître et le gardien ;

Et, de rêves nouveaux, refaites-moi largesse, Ô seigneur, donnez-moi mon Rêve quotidien ! …

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