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1896

IV

Georges RODENBACH

L'aquarium est si bleuâtre, si lunaire ; Fenêtre d'infini, s'ouvrant sur quel jardin ? Miroir d'éternité dont le ciel est le tain. Jusqu'où s'approfondit cette eau visionnaire,

Et jusqu'à quel recul va-t-elle prolongeant Son azur ventilé par des frissons d'argent ? C'est comme une atmosphère en fleur de serre chaude… De temps en temps, dans le silence, l'eau se brode

Du passage d'un lent poisson entr'aperçu Qui vient, oblique, part, se fond, devient fluide ; Fusain vite effacé sur l'écran qui se vide, Ébauche d'un dessin mort-né sur un tissu.

Car le poisson s'estompe, entre dans une brume, Pâlit de plus en plus, devient presque posthume, Traînant comme des avirons émaciés Ses nageoires qui sont déjà tout incolores.

Départs sans nul sillage, avec peine épiés, Comme celui des étoiles dans les aurores. Quel charme amer ont les choses qui vont finir ! Et n'est-ce pas, ce lent poisson, une pensée

Dont notre âme s'était un moment nuancée Et qui fuit et qui n'est déjà qu'un souvenir ?

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