Skip to content
1896

III

Georges RODENBACH

Ophélie a laissé sombrer à pic ses nattes Qui se sont peu à peu tout à fait dénouées ; Ses yeux ouverts sur l'eau sont comme deux stigmates ; Ses mains pâles sont si tristement échouées ;

Pourtant elle sourit, sentant sur son épaule Ruisseler tout à coup sa chevelure immense, Qui la fait ressembler au mirage d'un saule. «Suis-je ou ne suis-je pas ?» a songé sa démence…

Les cheveux d'Ophélie envahissent l'eau grise, Tumulte inextricable où sa tête s'est prise ; Est-ce le lin d'un champ, est-ce sa chevelure, L'embrouillamini vert qui rouit autour d'elle ?

Ophélie étonnée a tâché de conclure : «Suis-je ou ne suis-je pas ?», songe-t-elle, fidèle Au souvenir des mots d'Hamlet, seigneur volage. Ses cheveux maintenant se nouent comme un feuillage

Qui jusqu'au bout de l'eau, sans fin, se ramifie. Ophélie est trop morte, elle se liquéfie… Les bagues ont quitté ses mains devenant nulles ; Ses derniers pleurs à la surface font des bulles ;

Ses beaux yeux, délogés des chairs qui sont finies, Survivent seuls, au fond, comme deux actinies. Et ses cheveux verdis, dont la masse persiste Dans les herbes aquatiques qui leur ressemblent,

Sont si dénaturés d'avoir trempé qu'ils semblent Un fouillis végétal issu de cette eau triste.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
III · Georges RODENBACH · Poetry Cove