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1896

III

Georges RODENBACH

Dans les yeux, rien de leur histoire ne s'efface ; Rien n'est soluble ; tout s'avère à leur surface… Ainsi tels yeux ont l'air pauvres dorénavant Pour avoir médité d'entrer en un couvent ;

Tels sont en fleur pour avoir vu des orchidées ; D'autres sont nus de tant de fautes regardées ; On y perçoit des courtisanes se baignant Et par leurs fards perdus l'eau des yeux est nacrée ;

D'autres, pour être nés près d'un canal stagnant, Portent un vaisseau noir qu'aucun marin ne grée Et qui semble, dans eux, captif en des glaçons… Prolongement sans fin. Survie ! Aubes lointaines !

Ciel qui met dans les puits de bleus caparaçons ! Nuages habitant les prunelles humaines ! Tout le passé qui s'y garde, remémoré ! Tout ce qui s'y trahit qu'on croyait ignoré :

Les vœux qu'on viola ; les seins que nous fleurîmes ; Et le regard qu'on eut en pensant à des crimes ; Et le regard qu'on eut, pris d'un dessein vénal, Fût-ce un instant, jadis, devant des pierreries

— Trésor qu'on troquerait contre ses chairs fleuries — Et qui fait à jamais, de l'œil, l'écrin du Mal. Car tout s'y fige, y dure ; et tout s'y perpétue : Désirs, mouvements d'âme, instantané décor,

Tout ce qui fut, rien qu'un moment, y flotte encor ; Dans l'air des yeux aussi survit la cloche tue, Et l'on voit, dans des yeux qui se croient gais et beaux, D'anciens amours mirés comme de grands tombeaux !

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