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1891

II

Georges RODENBACH

Douceur du soir ! Douceur de la chambre sans lampe ! Le crépuscule est doux comme une bonne mort Et l'ombre lentement qui s'insinue et rampe Se déroule en fumée au plafond. Tout s'endort.

Comme une bonne mort sourit le crépuscule Et dans le miroir terne, en un geste d'adieu, Il semble doucement que soi-même on recule, Qu'on s'en aille plus pâle et qu'on y meure un peu.

Sur les tableaux pendus aux murs, dans la mémoire Où sont les souvenirs en leurs cadres déteints, Paysages de l'âme et paysages peints, On croit sentir tomber comme une neige noire.

Douceur du soir ! Douceur qui fait qu'on s'habitue À la sourdine, aux sons de viole assoupis ; L'amant entend songer l'amante qui s'est tue Et leurs yeux sont ensemble aux dessins du tapis.

Et langoureusement la clarté se retire ; Douceur ! Ne plus se voir distincts ! N'être plus qu'un ! Silence ! Deux senteurs en un même parfum : Penser la même chose et ne pas se le dire.

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