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1891

II

Georges RODENBACH

Le rêve de l'eau pâle est un cristal uni Où vivent les reflets immédiats des choses : Rideaux d'arbres, pignons, mâts des vaisseaux, ciels roses Auxquels l'eau calme mêle une part d'infini,

Car leur mirage en elle est sans fin et s'allonge En une profondeur presque d'éternité… Les choses ont ainsi leurs minutes de songe Où chacune, dans l'eau, se semble avoir été

Et s'aperçoit déjà vague et transfigurée ; Car tout en y prenant conscience de soi Les choses dans l'eau vaste échappent à leur loi Et plongent un moment dans un ciel sans durée…

C'est ainsi que l'eau frêle a vécu d'irréel ! Certes brièvement s'y réfléchit le ciel ; Mais, si peu que ce soit, elle possède une âme Où l'unité divine apparaît par instants ;

Qu'importent les reflets encore intermittents, Puisqu'ils y sont mêlés en une seule trame Et que dans l'eau déjà sont réconciliés Des nuages, des tours et de longs peupliers.

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