La voix lamentable et meurtrie Des vieux orgues de Barbarie, Qui tour à tour chatouille et mord, Semble la voix triste et falote
D’un fou qui ricane et sanglote Sur son lit de mort, D’un fou qui râle et qui plaisante, Et qui, sans voir la mort présente,
Pense à ses amours de jadis, Et de plaintes ou de blasphèmes Interrompt les adieux suprêmes Du de Profundis.
De la lugubre mélopée Soudain la mesure est coupée. Est-ce un hoquet ? est-ce un soupir ? Un cri s’enfle et brusquement crève,
Comme un flot, hurlant vers la grève, S’y vient assoupir. Lentement la voix recommence, Et dit d’une ancienne romance
Le long refrain chargé d’ennuis. Obscure, tremblotante et douce, C’est comme une poule qui glousse ans le fond d’un puits.
On se sent venir une larme. Mais le mélancolique charme, Douloureux et sentimental, À l’angle d’un couplet cocasse
Violemment accroche et casse Sa voix de cristal. Et la voix saute, saute, saute, Toujours plus rapide et plus haute,
Par cris durs, pointus et stridents, Qui vous font à leur chant farouche Fermer les yeux, ouvrir la bouche, Et grincer des dents.
Oh ! quelle diabolique verve ! Plus vite ! plus haut ! On s’énerve, On souffre, on bâille. Tout à coup Un rire de rage et de fièvre
Vient vous morde au coin de la lèvre Et vous tord le cou. Car la voix, jetant un sarcasme, Étouffe dans un accès d’asthme
Ridicule, et le son pâmé A l’air d’avaler des arêtes Avec les étranglements bêtes D’un chat enrhumé.
Mais le fou sait jouer son rôle, Et, s’apercevant qu’il est drôle, Se met à pleurer et se plaint. Cette plainte d’abord est telle
Qu’une mouche qui bat de l’aile Dans un nez trop plein. Peu à peu pourtant elle chante Sur une note si touchante
Qu’elle éteint le rire moqueur ; Et d’amères rancœurs remplie Sa navrante mélancolie Vous va droit au cœur.
Oubliant ce qu’on vient d’entendre, On s’apitoie, on devient tendre Pour le fou qui pleure toujours. Nos peines ont été les siennes,
Et nous songeons à nos anciennes Et tristes amours. Notre voix à sa voix unie Chante la lente litanie
Du souvenir et du regret, Chanson lointaine, monotone, Et qui ressemble au vent d’automne Dans une forêt.
Et quand le pauvre fou s’arrête, Et meurt en renversant sa tête Dans un sanglot original, Quand, tandis que la voix trépasse,
Le de Profundis fait la basse De l’accord final, Quelque chose en nous se resserre, Une larme douce et sincère
De nos yeux pensifs a coulé ; Et l’orgue en s’en allant nous laisse La délicieuse tristesse D’un rêve envolé.
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