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1894

UN MORUTIER

Jean RICHEPIN

Il avait des façons de s’exprimer à lui. Au jusant, il disait : « La mé n’a de l’ennui. » Quand remontait le flot : « Il crève ses ampoules. » Les nuages, c’était le ciel plumant ses poules ;

Et la foudre en éclats, Michel cassant ses œufs. Il appelait le vent du sud cornemuseux, Celui du nord cornard, de l’ouest brise à grenouille, Celui de suroit l’brouf, celui de terre andouille.

Sa pipe avait nom Jeanne et son briquet Martin, Et sa chique en pruneau se baptisait l’tétin. Lui-même, il se peignait ainsi : — Vioque et précoce. — Hein ? — Ben quoi ! Ça s’entend. Conservé dans ma cosse,

Sec et mouillé, confit de sel et de goudron, Et bon à replanter comme à mettre au chaudron. Ayant tant navigué, que j’ai la vague à l’âme. Mais la cendre de l’eau n’a pas éteint la flamme,

Et sous le vieux prélart tanné par le poudrain La poulie a sa graisse et le câble son brin. Donc, comme un verre, ouvert ; fermé comme une buire ; Cœur tendre à se détendre et cuir de dur-à-cuire. —

Et je fis bien souvent des efforts superflus Pour qu’il s’expliquât mieux, je n’en eus rien de plus. Du reste, il méprisait les terriens, jus de cancre. Quant à la terre : — Un vieux ponton toujours à l’ancre,

Une épave au rancart, une huître à son rocher, Un cul prenant racine au banc sans décrocher. Et votre air, ça qui sent le renfermé ! Le nôtre, Ça vient de l’air et pas de la gueule d’un autre.

Pour respirer du frais, du neuf et de l’entier, Et de première main, vive le morutier ! — Pourtant, là-bas, l’amorce et la chair corrompue. Et la chambrée en tas, il paraît que ça pue.

— Ça pue ! Ah ! par exemple ! on en est embaumé. Humez-moi donc le poil. De l’élixir de mé ! — Il fleurait le tabac, le coltar, l’eau-de-vie, Le poisson rance. — Hé! dit-il, ça fait envie.

N’est-ce pas ? On en a plein son nez, les plus creux. Voyez-vous, les marins, n’y en a que pour eux ! — Et de rire. Il était heureux, ce pauvre hère. Pourtant je connaissais sa vie et sa misère.

C’est un rude métier, d’être Terre-neuvat ! Et lui, qui l’avait fait trente ans, disait : — Bon vat ! Oui, dame ! on file ainsi son nœud tant que ça dure. N’a du dur dans la douce et du doux dans la dure ;

Mais à force de quarts on amène le jour. Ben sûr qu’à tout compter n’a du contre et du pour. C’est selon la marée et le fond qu’on rencontre. Des fois trop contre pour, et des fois trop pour contre !

En somme, plus suivé qu’à terre, assurément, Sauf que, lorsqu’on a peine, on n’a pas agrément, Et que, le boujaron vidé, faut qu’on le rince. Puisqu’autant en arrive au pelletas qu’au prince.

Vas-y gaîment ! Si bien qu’en attendant mon tour Je fais le pour du contre et prends le contre en pour.

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