Chantez, chantez, ô mes chansons, Et comme de gais échansons Versez l'ivresse A celle que l'amour vainqueur
Dans le royaume de mon cœur Fit la maîtresse. Nous prendrons un pan du ciel bleu, Depuis la ligne du milieu
Jusques aux pôles. Afin qu'elle drape en riant Dans un lambeau de l'Orient Ses deux épaules.
Cette nuit-ci, pendant qu'il dort, Nous irons au grand soleil d'or Ravir sa flamme, Et ses rayons ardents feront
Un diadème pour le front De notre dame. Les astres lointains dont l'œil luit Et qui parsèment de la nuit
La sombre toile, Les ayant pris au firmament, Nous taillerons un diamant Dans chaque étoile ;
Et pour la belle aux yeux d'azur Cette rivière en astre pur Que ma main forge. De son col, comme un serpent blanc
Ira, sur sa peau ruisselant. Baiser sa gorge. Chantez, chantez ! Il faut qu'elle ait Chez nous son royaume au complet,
La souveraine, Couronne et trône reluisants, Une cour et des courtisans, Puisqu'elle est reine.
Oui, je vous veux, ô mon amour, Composer une étrange cour De poésie. Vous aurez pour char un griffon,
Pour gens mes vers, et pour bouffon Ma fantaisie. Prêts à vous servir à genoux, Voyez sourire autour de nous
Les rimes belles, Les grands vers sculptés d'un trait net. Le doux rondeau, le fier sonnet, Rhythmes rebelles.
Je les ai domptés à loisir. Pour que vous pussiez les choisir En toutes choses. Heureux, si vous daignez parfois
Ouvrir, pour leur donner des lois, Vos lèvres roses. Ils seront plus obéissants Que des chiens et plus caressants
Que des nourrices ; Ils chanteront quand vous voudrez, En chants frivoles ou sacrés, Tous vos caprices.
Leur bouche est douce et ne ment pas, Et de célébrer vos appas Est coutumière. Ils diront que votre beauté
A l'éclat des grands jours d'été Pleins de lumière. Ils diront que vos deux seins nus Ont le pur contour des Vénus
De l'Ionie, Que votre cœur et votre corps Ont entre eux les puissants accords D'une harmonie.
Ils diront que vos yeux divins Grisent mieux que les meilleurs vins L'âme ravie. Ils diront que vos blonds cheveux
Sont la longue corde où je veux Pendre ma vie. Ils diront enfin, tout peureux, Ce que vous diriez bien pour eux :
Que je vous aime. Vous le savez, tous tant qu'ils sont C'est là leur meilleure chanson, Toujours la même.
Amour ! amour ! Ils en ont faim, Et vont vous ennuyer enfin De rimes folles, Racleurs de luth dont le concert
Va marmottant sur le même air Mêmes paroles. Alors, doucement sommeillez ! Ils vous serviront d'oreillers,
Belle indolente. Dans un fabuleux opéra Leur rhythme vous endormira D'une voix lente.
Chantez, chantez, ô mes chansons, Chantez, et que vos plus doux sons Versent les rêves ! Chantez ces chants lointains et frais
Que la brise chante aux forêts Et l'onde aux grèves.
Cookies on Poetry Cove