Skip to content
1881

NOCTAMBULES

Jean RICHEPIN

Par les quais, les places, les rues, Après minuit, avant le jour, Lorsque les foules disparues Dorment leur somme épais et lourd,

Quand l’ombre sur les ridicules Jette son manteau ténébreux, Ils vaguent, les bons noctambules, Et sous le ciel causent entre eux.

Ils ont pour cravate une loque ; Leurs habits sont vieux et souillés ; Et leur pantalon s’effiloque Sur le rire de leurs souliers.

Mais ils se moquent de la pluie Qui rafraîchit leur crâne en feu Et de la bise qui s’essuie Sur leur nez qu’elle peint en bleu ;

Et d’un pas digne et philosophe Ils se promènent bravement, Mouchoirs humains de mince étoffe Trempés des pleurs du firmament.

Leurs poches vides sur leurs cuisses Ont beau prendre l’air par les trous, Ils vont, fumant comme des Suisses, Gesticulant comme des fous.

Ce sont des rêveurs, des poètes, Des peintres, des musiciens, Des gueux, un tas de jeunes têtes Sous des chapeaux très anciens.

Au fond de vagues brasseries Ils ont bu tout le soir à l’œil. Aussi leurs âmes sont fleuries De vert espoir, de rouge orgueil.

« Nous savons bien ce que nous sommes, Notre avenir n’est pas suspect ! » Et ces pauvres futurs grands hommes Se parlent d’eux avec respect.

L’un refondra la poésie, Et du moule de son cerveau Dans le ciel de sa fantaisie Fera jaillir l’astre nouveau ;

L’autre pétrira la lumière Sur sa toile ; l’autre, levant Son rude marteau sur la pierre, Y tordra son rêve vivant ;

Celui-ci doit trouver la gamme Des airs qu’on chantera demain ; Celui-là cherche l’amalgame D’où naîtra le bonheur humain ;

Tous avec une voix certaine Escomptent l’avenir douteux ; La postérité si lointaine A l’air de marcher devant eux ;

Et tous ces inventeurs de pôles, Tous ces bâtisseurs de Babel, Pensent porter sur leurs épaules Ainsi qu’Atlas le poids d’un ciel.

Hélas ! les rêveurs noctambules À qui l’on jetterait deux sous ! En les voyant enfler leurs bulles On les prend pour des hommes soûls.

Soûls, en effet, les pauvres diables, Et plus soûls que vous ne pensez ! Car leurs gosiers insatiables Ont bu des alcools insensés.

Ils ont bu le désir qui trouble, La foi pour qui tout est quitté, L’orgueil âpre qui fait voir double, L’idéal et la liberté.

Ils ont bu, bu à pleines lèvres, Bu à pleins yeux, bu à pleins cœurs, Cet alcool qui guérit leurs fièvres : L’assurance d’être vainqueurs.

Ces bavards, qui semblent des drôles, Mâcheurs de mots, sculpteurs de bruit, Ces cabotins jouant leurs rôles Sur les quais déserts dans la nuit,

Ces loqueteux qui par la fange Traînent leurs pieds las et raidis, Et près des tonneaux de vidange Parlent tout haut du Paradis,

Ces gueux qui d’espoir vain se grisent, Ces fantoches, ces chiens errants, Seront peut-être ce qu’ils disent, Et c’est pour cela qu’ils sont grands.

Qui sait ? ces formes peu vêtues Qui grelottent au vent d’hiver, Seront peut-être des statues Immobiles sous le ciel clair.

Et sur les quais, et dans les rues, Après minuit, avant le jour, Lorsque les foules disparues Dorment leur somme épais et lourd,

Leur marbre blanc dans la nuit sombre Dira leur gloire et votre erreur, Quand ils se dresseront dans l’ombre Avec un geste d’empereur.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
NOCTAMBULES · Jean RICHEPIN · Poetry Cove