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1894

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Jean RICHEPIN

Ce que la science imagine, Homme, n’en sois pas offensé ! Plus humble fut ton origine, Plus haut ton vol s’est élancé.

Laisse aux mystiques théories L’hypothèse d’un ciel perdu, Où de tes mains endolories Tu frappes sans être entendu,

Où vainement ton rêve espère Retrouver l’ancien Paradis Duquel Dieu comme un mauvais père A chassé ses enfants maudits.

Oui, je sais, dans cette naissance Illustre ton cœur se complait. Te croire de divine essence. Même déchu, même incomplet,

Cela, penses-tu, te rehausse : C’est ton titre, c’est ton blason. Eh bien ! non. Conclusion fausse. Ta vanité n’a pas raison.

Être un demi-dieu dont la chute Va chaque jour se dégradant, D’ange devenir presque brute, Voilà ton vœu le plus ardent.

Quoi ! c’est un sort digne d’envie ? Non, non. Et combien celui-là Où la science te convie Est plus superbe ! Écoute-la.

Pour venir à nous la matière A dû par coups multipliés Engloutir comme un cimetière Des corps, des êtres, par milliers.

À travers ses métamorphoses Tous ces êtres dont nous sortons Contre les tourbillons des causes Luttaient, éperdus, à tâtons.

Se façonnant aux circonstances, Aux chocs, aux besoins, aux milieux, Mais toujours en efforts intenses Toujours en marche vers le mieux.

Ô marche auguste et triomphale ! Ces ténèbres où nous passions, Est-ce donc ça qui nous ravale. Ou les vieilles damnations ?

Lequel vaut mieux pour une race. D’avoir son germe dans le lit Ou d’un vilain qui se décrasse, Ou d’un noble qui s’avilit ?

Quel est donc le lot le moins sombre, Quel est le destin le plus grand, D’être le feu qui sort de l’ombre Ou celui que l’ombre reprend ?

Et si l’orgueil trouve son compte À quelque chose, n’est-ce pas À cette escalade qui monte Du ver à l’homme, pas à pas ?

L’antique genèse illusoire A-t-elle autant de majesté Que ces combats de l’infusoire À l’assaut de l’humanité ?

Homme, relève donc la tête Vers ton passé ; ne rougis point D’avoir pour ancêtre la bête Et même moins encor, ce point

Perdu sous la mer primitive, Où jadis mécaniquement Se forma la cellule active Par un chimique accouplement.

Le connaître, en la nuit épaisse Avoir retrouvé ce chemin. C’est la gloire de notre espèce. C’est la fleur de l’orgueil humain.

C’est le prix de sa patience, De ses vœux enfin entendus, C’est vraiment l’arbre de science Nous livrant ses fruits défendus.

C’est la rédemption nouvelle Qui nous redresse les genoux. C’est le grand Tout qui se révèle En prenant conscience en nous,

C’est l’apothéose où s’exalte Son passé dans notre présent, Cependant que nous faisons halte Sur cette cime en nous disant :

Partis des atomes infimes Pour gravir jusqu’à ces hauteurs, C’est donc nous-mêmes qui nous fîmes, Et nous sommes nos créateurs !

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